2 juillet 1914 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

« Toussez, s’il vous plaît. »

Inspirant l’air du cabinet empli d’une forte odeur de désinfectant, Lucien force une quinte pendant que le médecin pose l’extrémité glacée de son stéthoscope contre son dos. Il écoute, s’arrête de temps à autre pour regarder sa montre avant de laisser s’échapper un bref « Hmm hmm… ». Il demande à Lucien de tirer la langue, de faire quelque étrange exercice, de lui parler de sa manière de dormir ou de manger. Finalement, il s’en désintéresse pour aller se poster derrière son bureau, ses bésicles cuivrées tournées vers un petit cahier qu’il noircit tout en soufflant dans sa moustache poivre et sel.

« Monsieur Ledoux, votre fils est en parfaite santé. Il est jeune, il est solide, il a tout ce qu’il faut pour travailler et vous donner de beaux petits-enfants ! »
Le médecin lève doucement les yeux, les joues bombées par le sourire qui naît sur ses lèvres. En face de lui, Mr Ledoux est nerveux, tapotant légèrement la bedaine qui pousse les boutons argentés de son gilet. Le médecin de la famille reconnaît là un trouble d’un patient qu’il connaît depuis longtemps.

« Est-ce bien tout ? »

Mr Ledoux se tortille sur la chaise en face du bureau du praticien. Après avoir vérifié que son fils Lucien est encore occupé à se rhabiller derrière un paravent où l’on peut voir son ombre s’agiter, il se penche en avant, invitant d’un geste le médecin à faire de même.

« Trouvez-lui quelque chose.
— Je ne comprends pas. Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ?
— Vous êtes médecin, tout ce qu’il y a à savoir, c’est que c’est pour son bien. Je suis prêt à payer dix fois le prix de la consultation. »

Le médecin penche légèrement la tête pour vérifier que Lucien est encore occupé derrière le paravent, puis toussote.

« Il lui faut quoi ?
— De quoi travailler à l’imprimerie, mais pas de quoi pouvoir faire trop d’exercice.
— Puis-je en savoir la raison ?
— Il y a des rumeurs qui… »
Le médecin dit alors :
« Faiblesse pulmonaire.
— C’est suffisant ?
— C’est une manière intéressante de le formuler. Je vous fais un certificat, cela arrangera vos affaires. Je vous laisse me régler mes honoraires pendant ce temps », dit-il en trempant son stylo dans l’encrier trônant sur son bureau.

Lorsque la porte de l’immeuble se referme sur les Ledoux père et fils, Lucien, occupé à réajuster ses manchettes, se tourne vers son père qui semble ravi.

« Tu vois ? Je t’avais dit que tout allait bien. Je ne vois pas pourquoi tu insistais pour cette visite.
— Oui… enfin, tu connais le docteur : il t’a vu grandir et ne voulait pas te faire de peine, mais… tu as une très légère faiblesse pulmonaire. »
Lucien Ledoux parut surpris :
« Mais…
— Rien de grave, rassure-toi. Tu vois ? Tu ne l’as même jamais remarqué.
— Bon. Dans ce cas… »
Lucien hausse les épaules puis sans même s’intéresser plus avant à la question, se met à marcher d’un bon pas au milieu des rues bruyantes de Paris, sans apercevoir son père qui, resté derrière lui, tapote d’un air satisfait la poche où repose le certificat fraîchement tamponné.

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