5 juillet 1914 – Belleville – Hugues de Brie

« Pas d’opium ? Rien ? »

Le petit couple qui partage les traits tirés de ceux qui ont trop longtemps abusé de cette substance piaffe nerveusement à l’entrée de l’estaminet, se tortillant les mains tout en grimaçant, ce qui ne semble guère convaincre le grand type en face d’eux qui tire sur ses bretelles en leur jetant un regard les invitant à partir.

« Mais on vient tous les mois, pourquoi pas aujourd’hui ? insistent les deux opiomanes en agitant des billets sales et froissés dans leur main. On a de quoi payer ! »

L’homme roule des yeux et soupire à la simple idée de réexpliquer de quoi il en retourne. Il laisse l’une de ses bretelles en paix le temps d’indiquer du pouce la seule autre personne présente, un jeune homme sec aux traits creusés qui savoure un café au fond de l’établissement en regardant par la vitrine, un brassard noir froissant son élégant costume rayé.

« Monsieur de Brie est en deuil, pas d’activité avant la semaine prochaine.
— En deuil ?
— Ouais… (l’homme parle un ton plus bas) il dit que sa famille est de vieille noblesse et que du coup, ben l’assassinat de l’Archiduc, là… c’est quelqu’un de sa famille à je ne sais plus quel degré alors… alors il porte le deuil voilà.
— Donc pas d’opium ?
— Donc pas d’opium. »

Les deux camés tournent les talons et disparaissent par la porte. L’homme s’avance alors pesamment jusqu’à Hugues de Brie pour s’asseoir sur la banquette qui lui fait face. De Brie ne tourne même pas la tête.

« Patron, c’est pas pour vous contredire, mais si on reprend pas les ventes bientôt, ils vont tous aller se fournir ailleurs.
— Qu’ils y aillent.
— Pardon ? »

Il tourne finalement la tête pour mieux jeter un regard plein de mépris à son homme de main.

« Si ces gens sont tombés assez bas pour ne même plus respecter la mort des grands de ce monde, alors ils peuvent bien aller se foutre en l’air ailleurs : je suis noble, j’ai un rang, j’ai des règles, je les tiens. »
Il lève sa tasse de café d’un geste fatigué.
« Mais je ne m’attends pas à ce qu’un roturier comprenne. »

Et il finit sa boisson d’un trait.

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