6 juillet 1914 – Tarascon-sur-Ariège – Benoît Mordin

La boule roule dans le sable en ralentissant lentement jusqu’à ce que, sur les derniers centimètres, son élan soit accompagné par une clameur, suivie d’une exclamation bruyante lorsqu’elle touche le cochonnet.

« Et voilà ! Essaie de la virer celle-là ! » ricane le facteur en esquissant un pas de danse pour mieux filer s’abriter à l’ombre du préau de l’école communale.

« J’te la dégage comme ça, vieux bouc ! Qu’est-ce que tu crois m’impressionner avec ton coup de gros chanceux ? Retourne sur ta bicyclette, pépé, et laisse faire ceux qui savent ! »

Benoît s’accroupit sur le bord du terrain de boule, faisant sautiller son prochain projectile dans sa main en étudiant très attentivement le coup qu’il va devoir jouer s’il veut que son équipe l’emporte. Un petit rire s’élève derrière lui puisqu’au village, tout le monde sait que Benoît a l’air particulièrement bête quand il est concentré.

« Allez, montre-nous !
— Tais-toi et va lécher tes timbres ! Regarde ! »

Benoît prend son temps pour jouer son coup, et retenant sa respiration, envoie finalement sa boule percuter celle du facteur pour la remplacer avec une précision qui fait pousser un râle outragé à l’équipe d’en face.

« C’est pas possible !
— Qu’est-ce tu dis ? Tu crois que j’ai triché ? Dis-le, vas-y, viens prendre ma main sur le museau pour voir !
— Calme-toi, Benoît… allez, vous la gagnez cette partie. Mais c’est quand même pas Dieu possible ! »

L’équipe de Benoît jaillit autour de lui, et s’accroche à son cou à en faire tomber son petit béret ; s’il rit de bon cœur dans un premier temps, il finit par chasser ses amis en râlant de son accent paysan, prétextant qu’il fait déjà bien assez chaud comme ça.

« Bien joué, Benoît !
— Bah, c’était rien.
— Oh, hé, cinq ans qu’on joue ensemble, j’ai appris qu’il valait mieux pas être dans l’équipe d’en face. Ah, je dis pas qu’on joue mal, mais qu’est-ce qu’on ferait sans toi ? »

Benoît éclate d’un grand rire tout en se dirigeant vers le café du village.

« Ça, j’sais pas, mais c’que j’sais, c’est qu’vous seriez b’in dans la merde ! »

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