7 juillet 1914 – Soissons – Joseph Dragon

La machine à écrire claque bruyamment juste avant qu’une main ne repousse le rouleau d’un geste vif. Les touches se remettent à claquer l’une après l’autre avec une impeccable régularité, jusqu’à ce que le secrétaire du préfet entre dans le petit bureau. Aussitôt, l’homme derrière la machine à écrire se lève pour accueillir son visiteur, qui lui dit doucement :

« Asseyez-vous, Joseph. »

Ledit Joseph, ses cheveux d’un noir de jais plaqués en arrière avec autant de soin que sa moustache est lissée, obéit aussitôt et joint les mains devant lui, impassible.

« Joseph, écoutez… le préfet vous apprécie beaucoup, vous savez.
— Merci, Monsieur le secrétaire.
— Ce… Comment dire ? Il est très satisfait de votre travail, mais ce n’est pas la peine d’en faire toujours plus, vous savez. Je sais que vous avez repris des dossiers d’autres membres du cabinet pour les faire avancer plus vite. Mais vous ne devez pas vous surmener.
— En aucun cas, Monsieur le secrétaire. Je fais au mieux pour les intérêts de nos concitoyens. Est-ce que Monsieur le préfet souhaite me faire un reproche sur ces questions ? »

Le secrétaire regarde curieusement son interlocuteur, puis, tout en essuyant ses lunettes dorées à l’aide d’un pan de sa veste de costume, il reprend :

« Dragon, je vais être clair : vous travaillez bien. Trop bien. Les autres bureaux ont du mal à vous suivre alors il faut essayer de vous mettre au pas, si vous voyez ce que je veux dire. Nous nous comprenons ?
— Oui, Monsieur le secrétaire. »

Le ton monotone de Joseph Dragon le mettrait presque mal à l’aise. Il émanait plus d’humanité de sa machine à écrire que de l’homme en face de lui.

« Autre chose, Monsieur le secrétaire ? »

Celui-ci lui fait un signe de la tête laissant entendre qu’il en a fini, puis s’en retourne vers la porte. Au moment où il va la passer, Dragon l’interpelle, lui indiquant un épais dossier sur son bureau.

« Pourrais-je avoir une note écrite de ce que nous venons de dire ? Pour classer avec mes autres directives. »

Le secrétaire exprime son désespoir d’un bruyant soupir, puis quitte le petit bureau.

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