8 juillet 1914 – Aubervilliers – Ludivine Chevalier

 

Le couloir empeste l’odeur du produit désinfectant, et on étoufferait presque si quelqu’un n’avait pas eu l’idée d’ouvrir l’une des larges fenêtres par lesquelles on entend le bruit lointain d’une troupe à l’exercice. Ludivine soupire, assise sur la lourde valise qui lui sert de siège. Elle joue avec ses longues mèches brunes lorsque la porte du bureau s’ouvre, laissant apparaître un homme en blouse d’une trentaine d’années. Il lui tend une main amicale.

« Mademoiselle Chevalier ? Lieutenant François Jacquard, enchanté !
— Ludivine Chevalier, enchantée de même, lieutenant. »

Le sourire amical du médecin militaire reste figé l’espace de quelques secondes alors qu’il semble chercher par quoi commencer, puis il reprend d’un ton hésitant.

« Bon. Que diriez-vous de faire le tour du propriétaire ?
— Avec plaisir lieutenant, dit-elle, un sourire poli sur les lèvres.
— Hé bien allons-y ! Laissez vos valises ici, je demanderai à quelqu’un de les porter dans vos quartiers. Mais, dites-moi, c’est une mandoline que je vois là ?
— Oui. J’imagine que je ne pourrai pas en jouer souvent, mais je n’aime pas m’en séparer. »

Le médecin lui fait signe de le suivre, tandis qu’il s’avance dans le couloir.

« Les chambres des infirmières militaires sont à l’écart de celles de la troupe : je pense que vous devriez pouvoir jouer de votre mandoline en toute tranquillité le soir avant l’extinction des feux.
— C’est une bonne nouvelle, répond-elle en lui adressant un large sourire.
— Par ailleurs, si je puis me permettre… j’ai lu que vous aviez eu votre diplôme d’infirmière le mois dernier ! Pourquoi choisir l’armée ?
— Je suis d’Aubervilliers, la caserne est à Aubervilliers, j’ai entendu dire que vous cherchiez un peu d’aide… », dit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence.

Le médecin pousse une imposante porte de bois, et tous deux débouchent dans une vaste salle abritant une douzaine de lits, séparés les uns des autres par des rideaux blancs. La plupart des lits sont vides, mais les quelques silhouettes masculines qui y sont allongées se retournent dès l’entrée de Ludivine et du lieutenant.

« Alors doc’, c’est la nouvelle ? dit un patient au pied bandé.
— Joli brin de fille ! siffle un autre, le bras en écharpe.
— Occupez-vous de moi, mademoiselle ! s’esclaffe le dernier, ouvrant grand ses draps pour l’accueillir.
— Un peu de tenue, messieurs, Mlle Chevalier, en tant que nouvelle infirmière, est celle qui commande ici après moi. Je vous demanderai donc de faire preuve à son égard du même respect. »

Un des patients chuchote quelque chose. Ludivine croit entendre « Et va falloir l’appeler “Mon lieutenant” ? ». Les militaires ricanent pendant que Ludivine poursuit son chemin sans ciller, à la surprise du médecin qui s’étonne de ne pas la voir rougir face à l’ambiance de la caserne.

« Vous allez un peu vous ennuyer ici, vous savez : à part soigner quelques fièvres et une ou deux chevilles foulées à l’entraînement, il ne se passe pas grand-chose.
— Je suis sûre que ça ira très bien.
— Au moins, vous verrez, durant les manœuvres, on sort avec l’ambulance, c’est un peu plus intéressant et… Attendez, je vois qu’il est 11 heures. Je crains de devoir vous laisser. Je vous laisse passer la porte là-bas et poursuivre tout droit : vous arriverez à vos quartiers, j’y fais suivre vos bagages. Prenez le temps de vous installer, nous nous revoyons à 14 heures ici même. »

Ludivine le salue courtoisement avant qu’une dernière fois, il ne se retourne et lui offre un large sourire :

« Bienvenue au 24e d’infanterie ! »

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