9 juillet 1914 – Chablis – Guillaume Coutier

La chaleur écrase les deux hommes en train de monter au milieu des vignes, leurs mouchoirs imbibés de sueur à la main, avant qu’ils ne s’arrêtent tous deux à l’extrémité d’un rang. Le plus grand d’entre eux se penche sur le raisin d’un air circonspect puis retire son chapeau de paille pour mieux y faire tomber quelques grains qu’il fait rouler comme au fond d’un panier.

« Alors ?
— Alors si ça continue comme ça frangin, c’est pas du vin qu’on va vendre, c’est du raisin sec, dit-il, inquiet.
— Les vieux disent qu’il devrait pleuvoir bientôt.
— Les vieux disent des conneries, Guillaume ! Tu crois qu’il s’y intéresse, le raisin, à l’avis des vieux ? On s’est pris un printemps pourri, et maintenant, la canicule. On va se retrouver avec des grappes aussi cramées que tes cheveux », dit-il en taquinant son frère.

Guillaume tire sur son chapeau comme pour mieux dissimuler les boucles rousses qui font que tout le village est capable de le reconnaître de loin, même lorsqu’il est en plein travail au milieu des vignes. Il marmonne, s’assoit à côté de son frère, et sort de sa besace une boule de pain qu’il entame de son couteau.

« Tu penses vraiment que les vieux disent des conneries ?
— S’ils disaient des trucs intelligents, ils seraient pas ici à cancaner, mais à Paris à mener la grande vie. »

Le jeune vigneron regarde le ciel un instant, puis prend une profonde inspiration.

« Alors tu penses aussi que papa dit des conneries quand il dit que tu hériteras de l’exploitation et que j’aurai rien ? »

Son aîné se redresse un moment, puis après avoir observé le soleil passant au-dessus des collines de Bourgogne, il se laisse tomber et sort un peu de charcuterie pour accompagner le pain de son frère.

« Guillaume, tu sais bien pourquoi papa dit ça.
— Parce qu’il pense que je ne suis pas capable d’assumer ma part de travail ? Mais je bosse dur, comme les autres ! Je fais la même chose ! Il pourrait pas un peu croire en moi, pour une fois ? Il va vraiment le faire ? »
Son ton monte peu à peu, passant de la plainte à la colère.
«  Je crois, oui.
— Et toi, tu ne vas rien dire ?
— Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ? »

Guillaume se lève en faisant claquer la lanière de sa besace, le visage rouge.

« Que je suis son fils, ton frère, merde à la fin ! J’en ai marre d’être traité comme le petit dernier incapable de quoi que ce soit ! Qu’est-ce que je vais devenir sans exploitation ? Bosser pour toi ?
— J’y ai pensé et…
— Sérieusement ? C’est toi qui dis des conneries maintenant ! J’ai le droit à une vie, moi aussi ! J’ai une copine, des projets, vous ne pouvez pas me laisser sans rien !
— C’est pas ça…
— Tiens, et puis tu m’emmerdes ! Allez, salut, moi j’vais faire un tour ! »

Le jeune homme descend au travers des vignes à grandes enjambées, manquant de peu de tomber lorsque de la terre sèche roule sous ses pas. Sitôt au bas de la pente, il jette un coup d’œil par-dessus son épaule pour constater que son frère n’a pas bougé, toujours assis à l’observer depuis les hauteurs.

Il hésite un instant et puis, finalement, pousse un râle de colère avant de faire demi-tour et de grimper à nouveau la pente : conneries ou pas, il ne peut décemment pas laisser son frère tout seul.

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