11 juillet 1914 – Annecy – David Weinberg

La clochette de la boutique tinte brièvement alors que la porte s’entrouvre. Pendant un instant, les cris des enfants jouant sur les bords du lac pénètrent la boutique ombragée où régnait le silence le plus complet qui retombe sitôt la porte refermée derrière le jeune couple qui vient d’entrer.

« Mademoiselle Leonardi, Monsieur Duroi, entrez, entrez ! David, David ! Viens voir qui est là ! »

En provenance de l’arrière-boutique, on entend des pas se rapprocher, jusqu’à ce que ledit David apparaisse, les cheveux en bataille, portant un tablier de cuir fatigué. Il range quelques outils à sa ceinture et vient serrer la main aux deux nouveaux arrivants.

« Bonjour Isabella…
— David, tu as grandi ces six dernières années ! dit-elle, ravie.
— On avait dix-sept ans quand tu es partie… »
David essaie de ne pas regarder trop longtemps la jeune femme. Il feint l’enthousiasme en se tournant vers le futur époux :
« Vous devez être Éric Duroi, je suppose.
— Oui ! Et Isabella sera bientôt… Isabella Duroi ! »
Le grand blond a un sourire radieux et ne remarque même pas à quel point David feint le sien. « Isabella Duroi ». Ça sonne particulièrement mal. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle quitte Annecy pour Lyon ? Pourquoi a-t-elle fallu qu’elle trouve ce… cet ingénieur en on-ne-sait-quoi ? David tente de garder ses commentaires en lui, alors que la tête grisonnante de son père le pousse déjà en direction des vitrines.

« C’est bien d’être revenue te marier ici, Isabella ! J’avais dit à David que tu arrivais par le train d’hier mais nous avons eu une commande tardive, alors, tu sais, à mon âge, c’est surtout David qui a l’œil pour les travaux de précision, et dans l’orfèvrerie, ce n’est pas ce qui manque…
— Vous dites ça pour être modeste, monsieur Weinberg, je suis sûr que vous faites encore des merveilles.
— Aaaah, les jeunes, ça ne doute de rien… »

Il avance en écartant l’agréable commentaire d’Isabella de la main pour rejoindre son fils à proximité d’une petite vitrine. David l’ouvre avec la clé qu’il porte au bout d’une longue chaîne d’argent. Il reste silencieux pendant que son père reprend la parole :

« Nous avons toute une collection d’alliances, faites votre choix : ajustées, gravées… La maison offre ! Ça me fait tellement plaisir de t’aider à te marier, ma petite Isabella ! Tu as sauté sur mes genoux ! Tu en as passé des après-midi ici, avec David !
— Arrêtez, monsieur Weinberg, vous allez me faire rougir ! »

Éric Duroi pose une main amicale sur l’épaule de David pendant que ce dernier sort quelques alliances et les pose sur un présentoir. Si Isabella n’avait pas été là, David se serait immédiatement écarté de cet homme.

« Isabella m’a beaucoup parlé de vous, David. C’est vraiment un plaisir de vous rencontrer. Elle voulait spécifiquement acheter nos alliances chez vous. »

David ne répond rien. Il prétend être trop concentré sur son travail pour pouvoir se mêler à la conversation familière qui s’engage entre son père et le couple. Dès qu’Éric a le dos tourné, David regarde longuement Isabella et soupire en retrouvant sa manière de sourire, de rire, de dégager ses mèches derrière ses oreilles lorsqu’elle est gênée. Malgré les années, il est toujours aussi amoureux.

Il sort de ses pensées lorsqu’Éric Duroi lui saisit l’épaule avec une familiarité que David tente d’ignorer une fois encore.

« Pour les anneaux, vous pouvez déjà le noter : il faudra graver “Éric & Isabella. 25 juillet 1914”. »

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