14 juillet 1914 – Hippodrome de Longchamp – Armand Chassagne

« Que je ne vous y reprenne plus, bande de salopards ! »

Les deux soldats reçoivent tour à tour un coup de pied dans l’arrière-train alors qu’ils se remettent à marcher au pas devant le sergent Chassagne dont la moustache se hérisse, comme pour mieux appuyer la colère qui rougit son visage, se mariant à merveille avec le képi rouge de son uniforme.

« On ne badine pas avant le défilé ! Tout le monde dans le rang et si je vois une tête qui dépasse, c’est une paire de claques, huit jours de trou et le double de corvée, c’est compris, vous deux ?
— Oui, sergent.
— Qu’est-ce que vous dites ? Avec vos petites voix de midinettes, je ne vous entends pas !
— OUI, SERGENT !
— Vaudrait mieux ! Nom de Dieu, vaudrait mieux ! »

Surgissant de derrière la tribune, ses deux resquilleurs devant lui, le sergent Chassagne s’avance d’un pas décidé vers la demi-section du 24e d’infanterie, assise dans l’herbe à attendre que le défilé débute pour se mettre en formation. Sitôt que les soldats le voient arriver, le visage écarlate, ils bondissent tous sur leurs pieds en sachant très bien qu’ils sont bons pour un savon.

Le sergent passe entre eux en leur jetant des regards sévères quand bien même il est plus petit que la plupart d’entre eux et, frottant son menton proéminent, il s’arrête devant un soldat.

« Toi !
— Sergent !
— Tu crois que je ne te vois pas ? Hein ? Dis ? Tu reluques les minettes de l’autre côté du champ !
— Non, sergent ! »

Il s’approche à quelques centimètres de son visage, se mettant sur la pointe des pieds pour lui souffler son haleine aussi près que possible.

« Écoute-moi bien, salopard, t’es dans le 24e, ici, quand le sergent se pointe, c’est lui qu’on regarde, pas le chemisier de la donzelle à l’autre bout du champ. Je me fais bien comprendre ?
— Oui, sergent !
— Ah ouais, t’es bien sûr de ça gamin ? Qui tu regardes, là ?
— Vous, sergent ! »
Chassagne se recule un peu et tapote la joue du soldat tremblotant avec un grand sourire.
« C’est bien, ça, c’est un bon sold… »

Il est interrompu par un vrombissement de moteurs alors que des avions blancs décorés d’imposantes cocardes paraissent soudain à un bout du champ de course et le survolent sous les acclamations du public. Chassagne voit autour de lui les têtes de ses soldats se lever, la bouche ouverte et les yeux fixés sur les aéronefs qui manœuvrent au-dessus d’eux.

« HÉ HO ! Qu’est-ce que je viens de vous dire ? Nom de Dieu de nom de Dieu, si j’en vois encore un regarder autre chose que ma tête, je vous jure que va y avoir de la baïonnette qui va siffler ! Les filles, je peux comprendre, mais les avions ! Les avions ! Bon Dieu, c’est pas un truc de guerre, ça, c’est juste bon pour les salopards qui ont trop la pétoche pour aller faire le vrai boulot, le boulot du fantassin ! Les aviateurs, c’est comme les artilleurs : ils font la guerre, mais de loin, parce que ça fait peur ! »

Il sourit et son imposante moustache ne parvient pas à cacher toutes les dents qui lui manquent, mais alors il constate que ce qu’il vient de dire ne fait pas réagir le moindre soldat. Il souffle lourdement.

« Bon, puisque je vois que vous n’avez pas grand-chose à faire de ce que votre sergent raconte, vous allez vous coller en formation, cagnard ou pas, jusqu’à ce qu’on marche ! Et je vous préviens, tout le long, vous me regardez ou vous regardez la tribune, comme aux répétitions. Si j’en vois un seul qui regarde du côté du public… »

Et pour encore une bonne demi-heure, les soldats du 24e d’infanterie subissent les grognements autoritaires du sergent Armand Chassagne.

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