16 juillet 1914 – Vouillé – Étienne Choiseul

Allongé au pied du pommier, les mains posées sur sa bedaine, Étienne savoure un dernier instant le bruit des feuilles s’agitant lentement au-dessus de lui. Il daigne ouvrir un œil pour découvrir en face de lui l’un des frères Dumont tapant du pied sur l’herbe jaunie du pré.

« Ah, ça y est, monsieur Choiseul se réveille ! dit-il d’un ton agacé. Monsieur a pris son temps !
— J’étais pas pressé de sortir de ma sieste, répond Étienne en bâillant de plus belle. Qu’est-ce que tu veux, Dumont ?
— Il est 14 heures ! Ça fait une heure que tu devrais être à la ferme pour charger nos meubles sur ta foutue charrette !

— Du calme, du calme… tu ne sens pas le soleil ? (Il pointe paresseusement un doigt vers le ciel.) Il fait trop chaud. J’vais venir te les chercher, tes meubles. J’les porterai à Poitiers. Mais pas tout de suite : mes chevaux et moi, on attend qu’il fasse un peu moins chaud. »

D’un mouvement lent de sa tête ronde aux teintes pourpres, il indique les deux chevaux de trait à l’odeur puissante, occupés à brouter à l’orée du bois. Dumont grogne et se met à faire de grands gestes :

« Bon sang, Choiseul, t’es charretier, ton boulot, c’est de mener ta charrette là où on te le demande ! piaffe-t-il.
— Tu m’as demandé de passer, je passerai, répond Choiseul, plus absorbé par le spectacle d’une fourmi escaladant sa bedaine que par les gesticulations de Dumont. Rien ne presse. Vous êtes tous pressés, mais ça ne sert à rien. Surtout par cette chaleur.
— Tu donnes des leçons de vie maintenant ? Tu es gros, tu es gras, tu es célibataire et tu commences même à ressembler à tes foutus canassons ! fulmine-t-il. Tu crois pouvoir m’expliquer comment vivre, c’est ça ? »

Dumont attend de voir l’effet de sa provocation, mais Étienne hausse juste les épaules en souriant. Il répète à nouveau, lentement :

« Je passerai tout à l’heure.
— Choiseul, je te préviens… »
Dumont agite à présent un doigt menaçant en direction d’Étienne.
« Tu sais, si je viens pendant qu’il fait trop chaud, mes chevaux vont avoir du mal à avancer et vont s’arrêter pour boire toutes les vingt minutes. Alors tes meubles, ils n’arriveront pas plus tôt à Poitiers, et mon trajet sera plus long, donc plus cher. »

Le fermier semble pris de court alors qu’Étienne ferme à nouveau les yeux. Dumont reprend d’un ton hésitant :

« Alors, qu’est-ce qu’on fait, nous, en t’attendant ? »

Choiseul a un petit sourire au coin des lèvres, et sans ouvrir les yeux, déclare superbement :

« Mais, la sieste bien sûr ! »

Et satisfait, il se rendort à l’ombre du pommier.

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