25 juillet 1914 – Gouvix – Charles Rossignol

Les vaches s’arrêtent un instant sur la route bordée de haies, tournant leurs yeux vides vers le camion qui vient d’apparaître derrière elles. Rapidement, les trois enfants aux larges chapeaux de paille qui s’occupent d’elles les guident vers le fossé en s’aidant de bâtons pour faire place au véhicule qui s’avance en pétaradant sur la chaussée poussiéreuse.

Le camion ralentit en s’approchant d’eux. Charles Rossignol fait signe à ses trois fils de tenir les vaches à l’œil pendant qu’il va se poster sur le bord de la route pour voir ce que le conducteur leur veut. Il attend en chassant les mouches qui essaient de se poser dans sa barbe châtaine. Le camion s’arrête à sa hauteur, et apparaît derrière le volant le crâne dégarni du cantonnier qui arbore une mine réjouie :

« Salut Charles !

— Les cantonniers roulent en camion, maintenant ?
— Ah ah ! Hé oui, mon gars !
— Hé ben, je sais où passent mes impôts, répond Charles d’un ton grinçant.
— Mais non, je te fais marcher, va ! Je suis allé le chercher à Caen ce matin, on nous l’a prêté : il y a une vieille cabane qui s’est effondrée du côté d’Acqueville, il y a des caillasses plein la route ! Alors, il faut bien aller dégager tout ça. »

Le cantonnier a à peine fini sa phrase qu’il tend la tête par sa portière pour sourire aux trois enfants qui le regardent curieusement depuis l’abri du fossé, les vaches derrière eux.

« Alors les gamins, ça va ? Vous avez vu le beau camion ? Je vous aurais bien emmenés faire un tour à l’arrière, mais il n’y a pas la place pour les vaches. Mais si je vous croise plus tard, promis ! »

Finalement, il se tourne à nouveau vers Charles qui n’a pas cillé, et reprend un ton plus bas, hésitant :

« Et concernant la vente de ta ferme… tu as pris une décision ?
— Toujours la même. Je ne vends pas, dit Charles simplement, mais sèchement.
— J’ai entendu dire que le maire insistait…
— Le maire, je m’en moque bien, dit Charles sans élever la voix pour ne pas que ses enfants l’entendent, ce n’est pas à vendre, c’est tout. S’il veut du terrain, qu’il aille voir ailleurs. La ferme, elle sera pour mes gosses.
— Il va te faire des misères, tu verras.
— Qu’il essaie donc. »

Le ton est bas, mais la voix ferme. Charles se gratte la barbe, feignant de ne pas être affecté par la conversation, et le cantonnier, après l’avoir observé, lui adresse un sourire en coin.

« T’es un sacré, toi ! »

Dans un craquement, puis un vrombissement de son moteur pétaradant, le camion redémarre et s’élance sur la route. Le cantonnier agite la main à la fenêtre pour saluer Charles et ses enfants qui reprennent tranquillement leur chemin.

Charles regarde ses enfants guidant les vaches et un étrange sentiment l’emplit tout à fait, une sorte de fierté paysanne, s’il devait mettre des mots dessus.

Après tout, il ne possède pas grand-chose, mais tant qu’il sera là, personne ne viendra prendre ce qui appartient à sa famille.

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