4 août 1914 – Aubervilliers – Joseph Dragon

« Ah, capitaine ! »

Le commandant se lève avec un grand sourire, quand bien même l’officier aux cheveux et à la moustache d’un noir de jais, et qui affiche un air austère, se met froidement au garde-à-vous lorsqu’il entre dans le bureau. L’officier supérieur se plante devant son subalterne et inspecte sa tenue rouge et noir comme s’il étudiait un mannequin, en murmurant « Bien, très bien ». Il ne lève les yeux que lorsque la porte du bureau s’ouvre à nouveau et qu’apparaît une tête aussi blonde que Dragon est brun.

« Vous m’avez demandé, mon commandant ?
— Charbonnet, entrez donc ! »

Le lieutenant Charbonnet jette un regard étrange au capitaine qui ne s’est même pas retourné lorsqu’il est entré. Il vient se placer à ses côtés pour saluer à son tour son supérieur. Le commandant retourne de l’autre côté de son bureau couvert, comme toujours, de journaux et de télégrammes. Il s’appuie contre l’une des fenêtres donnant sur la cour de la caserne où l’on entend le brouhaha de la foule des appelés qui continuent sans cesse d’arriver.

« Capitaine Dragon, je vous présente le lieutenant Nicolas Charbonnet. Lieutenant Charbonnet, voici le capitaine Joseph Dragon. »

Les deux hommes se tournent l’un vers l’autre pour se serrer la main, mais, à la plus grande surprise de Charbonnet, sitôt ce geste de politesse effectué, le capitaine ne s’attarde pas une seule seconde de plus et se retourne vers le commandant qui poursuit :

« Le capitaine Dragon est un réserviste, il nous vient de Soissons. Un Picard ! Excellents soldats, les Picards ! (Il brandit un poing serré pour appuyer son propos :) Dragon va prendre le commandement d’une compagnie principalement constituée de réservistes. Aussi, je voudrais mettre à sa disposition quelques hommes d’active compétents pour l’assister dans sa tâche. Quelques sous-officiers, bien sûr, mais aussi des officiers : j’ai donc pensé à vous lieutenant. Cela vous intéresserait-il ? »

Le lieutenant sait très bien qu’il s’agit là d’un ordre. Il tente donc de prendre sa voix la plus enthousiaste pour répondre :

« Oui, mon commandant !
— Parfait ! Messieurs, je vous laisse faire connaissance et organiser la compagnie du capitaine. Si vous voulez bien me laisser maintenant, j’ai à faire. »

Les deux officiers saluent et sortent du bureau du commandant, où Charbonnet entreprend de mettre son supérieur au fait de l’organisation de la caserne.

« Mon capitaine, permettez-moi de… »
Il est coupé par Dragon qui l’interrompt d’une voix grave :
«  Lieutenant, vous êtes désormais mon officier en second. Je compte sur vous et vos conseils.
— Merci, mon capitaine.
— J’ai besoin de la liste de tous les hommes affectés à ma compagnie et de votre avis sur chacun d’entre eux.
— Bien sûr, mon capitaine, laissez-moi vous…
— Je dois m’occuper de l’inspection du matériel. Merci de consigner toutes ces informations dans un rapport et de me retrouver à 18 heures au mess afin de me présenter vos observations. Rompez. »

Charbonnet reste interdit un instant, tandis que le capitaine le salue puis se tourne pour partir d’un bon pas sans guère plus se préoccuper de lui. Les poings sur les hanches, le lieutenant marmonne en voyant le curieux personnage disparaître au coin du couloir :

« Ben, mon vieux, c’est bien ma chance de tomber sur un emmerdeur ! »

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :