8 août 1914 – Eupen – Max Altenbach

« Tu sais où on va, toi ? »

Max ressort sa tête de la fontaine et remet son casque sur ses cheveux encore dégoulinants d’eau fraîche. Il se tourne vers son camarade, trempé jusqu’aux épaules.

« Comment diable veux-tu que je le sache ? répond Max, presque étonné qu’il y ait encore quelqu’un pour poser la question. On ne savait pas hier, on ne sait pas aujourd’hui, et je suis prêt à parier qu’on ne saura pas demain. »

Dans la lumière du petit matin, l’homme en face de lui a l’air dépité.

Il se gratte le menton en observant les autres soldats autour d’eux qui se rassemblent pour se mettre en formation de marche au milieu du village belge. Il râle doucement :

« C’est pas que ça m’intéresse plus que ça, mais quitte à aller me battre, autant savoir comment s’appelle le bled où l’on risque de mourir. Et puis, plus on s’éloigne de la frontière, moins les civils vont parler allemand. Et moi, je ne parle pas un mot de français, figure-toi !
— Parce que tu crois que je le parle, moi ? Je suis menuisier, ça n’est pas souvent que je parle français : tout ce que je sais dire c’est “Bonjour Madame” et “Merci Monsieur”. »

Il sait très bien que son accent ne vaut rien mais il prononce malgré tout chacun de ces mots du mieux qu’il le peut, ce qui fait rire son camarade. Un caporal qui passe à côté d’eux s’arrête et leur jette un regard dubitatif :

« Hé bien, je vois qu’on s’amuse par ici. Vous êtes prêts à partir ?
— Oui, caporal, répondent les deux hommes en chœur.
— Tant mieux : chargez vos paquetages et allez vous mettre en rang avec les autres. »

Les deux hommes renâclent un peu à l’idée de charger les quinze kilos qu’ils vont porter sur le dos jusqu’à leur prochain cantonnement, mais ils s’exécutent. Pendant qu’il met son fusil à l’épaule, Max aperçoit un petit garçon agiter la main depuis la fenêtre d’une maison. Max agite la main en retour jusqu’à ce que sa mère vienne attraper l’enfant et le retirer de la fenêtre. On entend alors faiblement les pleurs du gamin, visiblement très contrarié de ne plus pouvoir observer ces hommes ressemblant comme deux gouttes d’eau à ses jouets de plomb.

Sitôt dans le rang, le soldat aux épaules trempées recommence à interroger la cantonade : « Quelqu’un sait-il où l’on va ? Non ? Toi, t’as une tête à savoir ! Ah bon ? » Il continue à faire pleuvoir sa question sur tous ceux qu’il croise, jusqu’à ce que le caporal ordonne de faire silence. On se met en rang le long de la rue sous le regard inquiet des Belges qui observent les soldats allemands aussi discrètement que possible depuis l’abri de leurs fenêtres. Max en profite pour regarder une dernière fois du côté de la maison d’où l’on n’entend plus pleurer l’enfant. Il est de retour à son poste, derrière sa vitre, et de nouveau, agite la main avec enthousiasme en direction des soldats. Max lui répond une nouvelle fois et les autres soldats de sa section, suivant son regard, se mettent eux aussi à faire des signes au garçonnet.

« Dites donc, c’est fini, oui ? gueule le caporal en se retournant. Je vous rappelle qu’on est en guerre, alors vous arrêtez votre cirque, soldats, et en avant, marche ! »

Le bruit des bottes résonne entre les vieilles maisons alors que la colonne se met en route. Max regarde droit devant en chuchotant à l’attention du soldat à côté de lui, dont les épaules trempées commencent à sécher, tant la chaleur se fait déjà sentir malgré l’heure matinale :

« Soldats, soldats… Il est marrant, lui, moi je suis surtout menuisier ! »

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