12 août 1914 – Boulogne-sur-Mer – Neville Bowers

 

« La France ! La France ! »

Neville Bowers brandit sa casquette au-dessus de sa tignasse blonde en souriant à la foule massée sur les quais. Les Français déploient des drapeaux tricolores pour accueillir les soldats britanniques. Les hommes descendent du vieux navire à vapeur grâce à une passerelle qui branle sous leurs pas.

« Magne-toi, Bowers ! » râle Robinson derrière lui en tapant dans la casquette qui manque de peu de tomber de ses mains.
Bowers tourne brièvement la tête en faisant la grimace, puis se remet à agiter son couvre-chef, cette fois-ci devant lui pour éviter d’autres attaques du même genre. Sitôt au bas de la passerelle, un officier visiblement passablement ennuyé, malgré les cris enthousiastes de la foule, l’oblige à suivre la file des autres militaires anglais le long des quais pour aller se regrouper à proximité d’un entrepôt vieillissant.

Bowers embrasse la scène du regard et prend une grande inspiration pour profiter de l’air marin dont l’odeur se mêle à celle des chaudières du navire. Des files continues de soldats descendent les passerelles pour rejoindre la terre ferme et ils saluent à leur tour les civils français venus les accueillir. Le port français et ses bâtiments de brique n’ont rien de particulièrement attrayant, mais la foule assemblée derrière la fanfare qui les accueille leur fait chaud au cœur.

« La France ! » répète encore une fois, enthousiaste, Bowers avant qu’une claque reçue derrière la nuque ne l’oblige à se retourner.

« Tu fais chier, Robinson ! Pourquoi tu m’as fait ça ? s’énerve-t-il.
— Parce que tu répètes ça depuis le moment où le bateau est entré dans le port. On a compris. C’est la France, explique le soldat en frottant ses joues salies par le voyage.
— Je sais pas toi, mais moi, j’ai jamais quitté Londres, alors la France, hé bien, ça fait quelque chose ! répond Bowers, indigné d’avoir à justifier son enthousiasme.
— La France, la France… Regarde-les-moi, ces Français ! Des siècles qu’ils veulent débarquer chez nous, et quand c’est finalement nous qui débarquons chez eux, ils sont contents comme tout ! »

Le ton désabusé de Robinson fait rire les autres soldats jusqu’à ce qu’un coup de sifflet attire leur attention. Un sous-officier organise les premiers débarqués et s’efforce de créer un début de colonne. Bowers essaie de profiter quelques secondes de plus du spectacle homérique de ces Anglais qui émergent des flancs du vapeur sous les applaudissements des Français. Il aperçoit les rues pavées, qui doivent s’enfoncer vers le cœur de la ville portuaire, quand finalement, un énorme poids lui tombe lourdement sur l’épaule.

« Hé ! » s’exclame-t-il en sortant de ses pensées.
Il découvre alors Robinson qui hausse les sourcils dans une grimace moqueuse en déclarant : « Puisque tu es si enthousiaste, mon petit Bowers, c’est toi qui portes la mitrailleuse ! »

Neville lève les yeux au ciel mais se résigne à ne rien répondre et à entrer dans le rang. Lorsqu’il passe à côté du sous-officier qui fait de grands gestes pour faire circuler les différentes escouades qui encombrent le port, il entend la voix d’un soldat :

« Où est-ce qu’on va ? J’espère qu’il y a du vin, qu’on soit pas venus pour rien !
— Tu lis pas les journaux ou tu es juste con ? répond une voix qui fuse de l’autre côté de la colonne. Les Allemands sont en Belgique, alors on va en Belgique !
— Ben, pourquoi on nous débarque en France, alors ? » ose quelqu’un d’autre.

Au milieu des conversations, le sous-officier, exaspéré par ces bavardages, reprend son sifflet et souffle dedans de toutes ses forces pour rythmer les manœuvres. Les exclamations se taisent autour de lui et, peu à peu, les premiers éléments du corps expéditionnaire britannique partent vers l’Est.

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