15 août 1914 – Basse-Bodeux – Max Altenbach

 

Une lueur apparaît brièvement au loin, illuminant la nuit en se reflétant dans les nuages, puis elle s’éteint dans un grondement sinistre, qui donne l’impression qu’un immense roc roule, invisible, dans le ciel nocturne.

Une nouvelle lueur apparaît bientôt. Puis une autre. Et encore une, et chaque fois les cieux tonnent lourdement. C’est une véritable tempête qui semble se déchaîner au nord, vers Liège. À l’orée de la ferme où les Allemands ont établi leur bivouac pour la nuit, une jeune fille, qui ne doit pas avoir plus de quatorze ans selon Max, se tient debout avec son tablier de ferme qui s’agite faiblement dans le vent du soir. Elle a le regard tourné vers cet étrange spectacle qui illumine la campagne par à-coups, et Max s’approche lentement d’elle pour ne pas la faire sursauter.

Lorsqu’elle remarque enfin la présence de l’Allemand, elle ne lui prête que peu d’attention et, à nouveau, regarde vers le nord. Max vient s’assoir sur une grosse pierre à quelques mètres d’elle, pour, lui aussi, regarder les éclats lumineux dans la nuit. Sans tourner la tête, la jeune fille lance d’une voix faible, dans un allemand hésitant :

« Ce n’est pas un orage, n’est-ce pas ? »

Max continue lui aussi de regarder les formes lointaines des arbres qui apparaissent sur l’horizon à chaque fois qu’un éclat lumineux s’y projette. Il répond en articulant lentement :

« Non. Ce sont les canons autour de Liège. »

Elle le regarde enfin, curieuse et inquiète :

« Vos canons ou nos canons ?
— Un peu des deux, répond Max tout en continuant à regarder le spectacle lugubre.
— Mes frères sont là-bas. »

Sa voix est triste, mais elle ne pleure pas. Au loin, une explosion plus puissante que les autres illumine tant et si bien la nuit qu’un instant, on y verrait presque poindre l’aube. Dans la lumière, on devine des colonnes de fumée reliant la terre aux nuages, et puis l’obscurité retombe. Max fixe l’adolescente avant de lui dire doucement :

« Je suis désolé. »

Il laisse se passer un instant de plus alors qu’au nord, la tempête se poursuit.

« Mes frères aussi sont là-bas », ajoute-t-il en sentant une boule se former dans sa gorge.

« Je suis désolée », dit la jeune Belge en scrutant le visage du soldat allemand qui sort de l’obscurité à la faveur de chaque explosion.
Elle regarde un instant en direction du bivouac allemand et, voyant que personne ne les a vus, elle vient s’asseoir à côté de Max.

Et tous deux contemplent en silence le siège de Liège s’achever dans les flammes.

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