18 août 1914 – Eppe Sauvage – Ludivine Chevalier

Installée à l’arrière de la carriole de l’infirmerie, Ludivine se laisse aller sur les cordes de sa mandoline en essayant de ne pas trembler malgré les cahots du véhicule. De temps à autre, elle repousse du pied les civières empilées autour d’elle et qui menacent de basculer, ou change de position contre les piles de couvertures qui serviront bientôt à installer une ambulance de campagne.

Ludivine s’arrête de jouer puis soulève les pans de toile qui protègent le chargement au milieu duquel elle se trouve pour observer ce qui l’entoure. Derrière elle, les autres carrioles et automobiles du régiment avancent lentement en remontant la colonne de soldats qui évolue au milieu de la forêt aux arbres revigorés par les pluies des derniers jours. Dans l’ombre de leurs feuillages, de petits animaux observent de leurs yeux ronds cet étrange défilé. Parfois, on aperçoit les restes des murs d’un abri de bûcheron oublié depuis des siècles.

« Hé, ma jolie ! Arrête-toi cinq minutes ! » lance un soldat en apercevant le visage de la jeune femme, bientôt accompagné par le rire gras de ses camarades.
Ludivine leur adresse un regard blasé sans répondre ni rougir alors que d’autres tentent de surenchérir : « Marchez avec nous, mademoiselle ! Si vous êtes fatiguée, on vous portera ! », « Si vous voulez, il reste une place avec moi ce soir au cantonnement ! »

« Vous pourriez continuer à jouer ? »

Une exclamation de surprise parcourt les rangs alors que les rigolards se tournent vers un soldat aux cheveux d’un roux flamboyant qui regarde Ludivine avec un sourire timide.
« C’était très joli. »

Les autres soldats autour de lui semblent perdre un peu de leur assurance de petits coqs et, l’un après l’autre, avouent avec plus ou moins d’aplomb : « Oui, vous pourriez reprendre ? », « S’il vous plaît ? »
C’est un spectacle curieux : les fiers-à-bras qui roulaient des mécaniques quelques instants plus tôt se mettent à rougir. Ludivine leur sourit :

« Puisque c’est si gentiment demandé… »

Elle rabat le pan de toile de la carriole, puis se saisit de son instrument et recommence à en caresser les cordes. Par la fine ouverture de la toile qui lui permet d’entrapercevoir la colonne qui continue de défiler, elle voit le soldat roux se mettre un instant sur la pointe des pieds pour lui crier « Merci ! ».

Quelques instants plus tard, il est rappelé à l’ordre par son sergent, et Ludivine sent un peu de fierté l’envahir alors qu’elle joue pour tous ces soldats qui partent vers la guerre.

Tandis que des nuages annonçant une nouvelle averse s’accumulent au-dessus des bois, c’est au son de la mandoline que le 24e d’infanterie monte au front.

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