19 août 1914 – Cour-sur-Heure – Audrey Vanbattel

De grandes tables ont été disposées le long de la rue principale, et tous les drapeaux belges que l’on a pu réunir ont été accrochés aux maisons. On a cousu, dans l’urgence, des drapeaux français à partir de tissus trouvés dans les greniers, et ce sont donc des étendards où l’on peut voir toutes les nuances de bleu, de blanc et de rouge que l’on a disposés aux côtés des drapeaux nationaux.

Le régiment d’infanterie qui vient d’entrer dans le village, musiciens en tête, perd rapidement de sa superbe en voyant les plats qui les attendent sur toutes les tables. Les soldats regardent de chaque côté de la route, tandis que certains sortent même de la formation pour venir attraper une part de tarte ou boire un verre de vin avant de retourner en courant dans le rang.

Dans un premier temps, les officiers essaient de maintenir l’ordre, mais chaque fois qu’ils s’occupent d’un soldat, un autre file au milieu de ses camarades et vient attraper les plats et les boissons que les Belges lui tendent bien volontiers. Conscient que ce n’est plus qu’une question de temps avant que tous ses hommes ne fassent de même, un officier à cheval, en tête de colonne, finit par ordonner de rompre les rangs, et autorise chacun à se sustenter. Aussitôt, les soldats se précipitent en criant de joie vers les femmes, les enfants et les rares hommes qui les accueillent avec de grands sourires de l’autre côté des tables garnies.

Audrey a en face d’elle un jeune homme trapu et rigolard, qui, pressé entre ses camarades, parvient à peine à attraper un bout de tarte.

« Merci, madame ! » dit-il la bouche pleine, ce qui fait rire Valérie, la fille d’Audrey. Elle se couvre le visage de ses mains en espérant que le soldat ne la verra pas se moquer de lui. Le Français avale sa tarte et regarde la petite fille en levant un sourcil amusé, ce qui fait redoubler ses rires innocents. Sa mère la soulève alors et lui saisit tendrement l’une des mains qu’elle avait sur le visage pour la faire saluer le soldat :

« Dis bonjour au monsieur, Valérie ! »

L’enfant rit un peu puis cache son visage dans le cou de sa mère.

« Pardonnez-lui, elle est encore très timide, lui dit Audrey, elle n’a que quatre ans.
— Il n’y a rien à pardonner, madame ! (Jules sourit de toutes ses dents.) Votre fille a l’air très gentille, et vous, je n’en parle même pas : cette tarte, ce vin… vous êtes une bénédiction sur notre chemin ! »

Elle rit à son tour devant l’exagération du Français, qui ajoute, reportant à nouveau son attention vers la petite fille :

« N’aie pas peur : je m’appelle Jules ! Jules Chemin. Et tu as une très gentille maman ! Je suis sûr que ton papa l’est aussi ! »

La petite fille perd son sourire et sa mère la serre un peu plus fort contre elle. Audrey se balance doucement sur elle-même pour bercer l’enfant. Jules réalise trop tard sa maladresse.

« Son père est à Namur. Il défend la ville, dit tristement Audrey.
— C’est loin ? demande-t-il aussi inquiet pour cette famille que pour lui-même.
— Non. La nuit dernière, on a encore entendu les bombardements : les Allemands se rapprochent. Tout le monde a peur. »
Elle indique une part de tarte abandonnée dans une assiette.

« Prenez à manger, servez-vous, insiste-t-elle. Prenez ce qu’il vous faut, c’est bien peu. »

Elle pousse l’assiette vers le Français, qui hésite un instant lorsqu’elle ajoute :

« Allez aider mon mari. »

Jules regarde la tarte comme si, en l’acceptant, il concluait un pacte. Il s’en saisit avec précaution et hoche la tête :

« On va essayer, madame. »

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