25 août 1914 – Paris – Maurice Chaumette

 

Les couloirs de l’hôtel de Brienne, habituellement calmes à cette heure de la matinée, grouillent de fonctionnaires civils et militaires. Ils se frôlent à toute allure en emportant sous le bras dossiers et plis pour des destinataires connus d’eux seuls. Parfois, au détour d’un couloir, l’un d’eux jure alors qu’il trébuche sur l’un des nombreux fils téléphoniques que l’on a tirés pour équiper tous les bureaux.

Maurice enjambe prudemment l’un de ces obstacles en se dirigeant d’un pas décidé vers le bureau du ministre. Déjà, des hommes en noir patientent devant la porte en discutant à voix basse du sujet du moment : le remaniement ministériel. À peine s’est-il approché afin de passer entre eux qu’un homme à la barbe taillée en pointe l’arrête d’une main sur sa poitrine.

« Dites donc, jeune homme, s’indigne-t-il, vous n’êtes pas le seul à vouloir voir Monsieur Messimy !
— Je suis du cabinet de Monsieur le Ministre, et il a ordonné d’avoir ce document aussi vite que possible », répond Maurice en agitant le papier fraîchement tapé qu’il tient à la main.

L’homme en face de lui le jauge de haut en bas puis, soufflant bruyamment pour signifier son mécontentement, s’écarte du chemin. Maurice se faufile au milieu des autres visiteurs, qui le dévisagent, indignés à la seule vue de cet illustre inconnu qui a le privilège de pouvoir passer devant eux. Il frappe à la porte du bureau d’Adolphe Messimy sans attendre la réponse pour entrer.

Assis à son bureau, le ministre de la Guerre lève les yeux sans lâcher son téléphone et, d’un signe de tête, invite Maurice à s’avancer. Après avoir répété à un mystérieux interlocuteur que des sanctions seraient prises s’il n’obéissait pas, Adolphe Messimy raccroche et tire sur sa moustache en jetant un regard agacé par-dessus ses binocles.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? » s’irrite-t-il.
— Le document que vous avez demandé, Monsieur le Ministre. Les pertes pour la journée du 22 août. »

À peine Maurice a-t-il tendu le document que le ministre s’en saisit et le déchiffre en silence avant de relever la tête en poussant un long soupir :
« Vingt-sept mille morts ! Vingt-sept mille morts en une seule journée ? C’est un véritable massacre ! »
Il se lève et pointe un doigt accusateur vers Maurice, emporté par la colère :
« Je veux des explications, et je veux des responsables ! »

Il semble comprendre quelque chose, puis dit, presque soulagé :
« Mais, Chaumette, ce ne sont pas les bons documents ! Je vous ai demandé les pertes françaises, non pas les nôtres additionnées à celles d’en face ! »

Une sueur froide parcourt l’échine de Maurice alors qu’il annonce :

« Ce sont uniquement nos pertes, Monsieur le Ministre. »

Adolphe Messimy recule lentement la tête, comme pour mieux observer son interlocuteur puis, très doucement, s’enfonce dans son fauteuil. Il tourne la tête vers la grande fenêtre de son bureau et dit d’un ton très bas :
« Vingt-sept mille morts… de toute notre histoire, ce n’est jamais arrivé. Ce n’est tout simplement pas possible. »
Il se prend la tête dans les mains et retire ses binocles pour mieux se pincer l’arête du nez, pensif. Les yeux fermés, il ajoute :
« Chaumette, dites aux journaux que l’on refoule l’ennemi. Dites-leur que l’on tient. Racontez-leur ce que vous voulez, mais il faut éviter toute vague de panique ou de défaitisme. Nous n’avons pas besoin de ça. »

Maurice acquiesce d’un hochement de tête et, sans dire un mot, se retire. Sitôt la porte fermée, le ministre relit une fois encore le chiffre des pertes avant de laisser retomber le document sur son bureau. À nouveau, il regarde par la fenêtre.

À cette heure, les facteurs commencent leur tournée.

Et ils emportent avec eux vingt-sept mille plis que personne ne voudrait jamais recevoir.

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