1er septembre 1914 – Paris – Maurice Chaumette

 

Droit comme un i, Maurice fait face aux deux hommes en costume qui viennent d’entrer dans son minuscule bureau, comme s’il accueillait avec panache un ennemi qui aurait réussi à se frayer un chemin jusqu’à lui. Il essaie de dissimuler son inquiétude alors qu’il les observe, et le plus grand des deux sort de sa veste un papier plié qu’il lit avec attention.

« Monsieur… Maurice Chaumette ?
— C’est moi. Que puis-je pour vous ? »

Maurice pose la question tout en sachant très bien de quoi il s’agit : Adolphe Messimy a démissionné il y a un peu moins d’une semaine, annonçant à ses collaborateurs que le nouveau ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, réaliserait de nombreux changements au sein des équipes en place. Maurice n’est pas dupe : lorsqu’un ministre part, tout son cabinet s’en va avec lui. Il sait qu’il va être remplacé par un homme de Millerand. Sa seule fierté à cet instant est d’avoir servi sous Messimy qui, loin de rester à l’abri à Paris, a décidé de partir pour le front afin de commander lui-même une brigade face à l’ennemi. En tant que membre de son cabinet, Maurice veut faire ressentir aux envoyés de Millerand qu’il est digne de celui qu’il a servi.

Cela n’empêche pas Maurice d’être inquiet. Depuis que le ministre est parti, il n’est plus au courant des décisions prises, privilège réservé aux hommes de Millerand. Il ignore donc tout de l’endroit où il va être envoyé pour faire de la place aux nouveaux arrivants. L’homme au papier ne semble même pas réellement lui prêter attention.

« Monsieur Chaumette, je dois vous informer que vous devez quitter ce bureau, annonce-t-il froidement.
— Je m’y attendais un peu. Et où m’envoie-t-on ? dit Maurice, avec autant d’aplomb que possible.
— À Bordeaux. »

Maurice a un léger mouvement de tête qui trahit sa surprise. Bordeaux ? Il s’attendait à être affecté à un quelconque placard du ministère à Paris. Pourquoi si loin ?

« Bordeaux ? répète-t-il, hésitant, mais sûr de son bon droit.
— Bordeaux. Vous avez rendez-vous ce soir gare d’Auteuil. Emmenez une seule valise. Vos dossiers vont suivre.
— Mes dossiers ? »

À présent, il se sent tout simplement stupide de répéter d’un ton étonné les fins de phrase de son interlocuteur. Mais celui-ci ne paraît pas s’en formaliser le moins du monde et claque des doigts en indiquant les tiroirs du bureau de Chaumette à l’homme qui l’accompagne. Ignorant complètement le conseiller ministériel à côté de lui, le subordonné sort consciencieusement tous les papiers et dossiers pour former des piles prêtes à partir. Maurice est complètement perdu :
« Mais qu’est-ce que vous faites ? Ce sont les dossiers du ministère, ils doivent rester ici ! Pourquoi m’envoyez-vous à Bordeaux, et où exactement ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Il se lève prestement et essaie de se saisir de documents pour les replacer dans les tiroirs. Presque aussi rapidement, le grand homme lui attrape le poignet pour l’en empêcher.
« Monsieur Chaumette, vous n’êtes pas au courant ? Tous ces papiers vont rester avec Monsieur le Ministre. Et vous aussi. »

Il plisse un peu les yeux, première expression que Chaumette aperçoit sur son visage depuis le début de la conversation.

« Le gouvernement évacue Paris. Nous partons pour Bordeaux, Monsieur Chaumette. »

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