5 septembre 1914 – Reims – Jeanne Gaubert

« C’est l’heure ! Il faut y aller ! »

Sylvain Vanbattel ferme douloureusement les yeux lorsque la trappe de la cave s’ouvre au-dessus de lui, faisant pénétrer la lumière, qu’il n’a pas vue depuis deux jours. Ses yeux qui s’habituent doucement lui révèlent le visage de Jeanne, qui n’a eu de cesse de l’aider depuis une semaine. L’aider à être hébergé, puis le cacher, lorsqu’hier, les Allemands sont entrés dans Reims.

Elle l’aide à sortir du sous-sol car son bras en écharpe le gêne pour gravir les barreaux de l’échelle le ramenant à la surface. Elle referme aussi doucement que possible la trappe de la cave donnant sur la rue pendant que Sylvain regarde très discrètement de chaque côté de la ruelle déserte.

Il vérifie qu’aucune patrouille allemande n’est en approche. Jeanne lui pose une main sur l’épaule et l’invite à se mettre davantage à couvert. Sylvain n’est guère habitué à être ainsi aidé, et encore moins par une jeune fille qui semble si sûre d’elle. Elle voit bien qu’il l’observe de pied en cap, et lui murmure doucement :
« Vous imaginiez que j’allais mettre un pantalon pour vous aider à quitter la ville ? Je vous rappelle que je suis supposée passer pour une gentille petite fille aux yeux des Allemands ! explique-t-elle doctement.
— Vous avez raison, c’est plus prudent, dit-il en hochant la tête.
— Pour plus de prudence, justement, j’ai aussi emmené ça. »

Elle tire des plis de sa robe un objet qui fait s’arrêter net la respiration de Sylvain : un revolver. Il pose sa main sur les doigts de Jeanne, les ferme sur l’arme et la repousse.

« Vous êtes folle ! (Il baisse aussitôt le ton en notant que, dans sa surprise, il a élevé la voix). Si les Allemands vous attrapent avec ça, ils vont vous fusiller ! Ils ont une peur bleue des civils qui pourraient leur tendre des embuscades ! En Belgique, les réfugiés disaient qu’ils tiraient pour un oui ou pour un non !
— Ne vous inquiétez pas pour moi, dit-elle, pleine d’une assurance qu’elle-même ne se connaissait pas avant d’être plongée dans l’horreur quotidienne de la guerre. C’est vous que nous devons sortir de cette ville avant qu’ils ne vous trouvent. Et avec votre blessure au bras, ils pourraient penser que vous êtes justement un franc-tireur qui a raté son coup. Je vous ai amené de quoi vous aider. »

Elle retire la sacoche qu’elle portait en bandoulière et la pose sur les pavés de la ruelle. Elle sort chaque objet un par un :

« Vous avez ici un revolver pour vous aussi. Je vous ai mis six balles de plus mais je vous souhaite de ne pas avoir à vous en servir. Vous avez des conserves et un peu de pain si jamais vous devez marcher. Un portefeuille avec un peu d’argent pour la prochaine gare encore en état de fonctionnement que vous pourrez trouver. Et une montre.
— Mais où avez-vous trouvé tout ça ? s’inquiète-t-il, incroyablement surpris des ressources que lui offre cette jeune femme.
— Les deux tiers de la ville sont vides, tout le monde a fui, dit Jeanne, sans trembler. Je me suis servie comme je le pouvais. Si vous voyez que vous allez être pris et que votre arme ne suffira pas, débarrassez-vous de tout, le plus vite possible, et dites que vous avez été blessé dans les bombardements d’hier sur la ville.
— Oui, bien sûr, bien sûr… Très bien, oui »
Sylvain est étonné de la clairvoyance de Jeanne. Il sait déjà combien il lui est redevable.

Il hésite : il ne sait ni quoi dire ni comment, comme si tout se déroulait trop vite pour qu’il puisse vraiment y réfléchir. Jeanne en profite pour lui enfiler la lanière de la sacoche.
« Maintenant, allons-y ! » dit-elle sans qu’il puisse la contredire, et tous deux quittent prudemment la ruelle.

Reims est désert. Les rues sont vides, et certaines voies et maisons portent les stigmates des obus que les Allemands ont lancés avant d’entrer dans la ville. Parfois, on devine un mouvement fugace derrière la fenêtre d’une maison, mais Jeanne et Sylvain n’ont guère le temps d’y prêter attention. Lorsqu’une patrouille allemande approche, ils se cachent dans une échoppe qui a déjà été pillée, et attendent d’entendre les bruits de bottes s’éloigner pour reprendre leur chemin. Enfin, ils arrivent dans une rue où un homme appuyé sur une canne attend près d’une charrette tirée par un cheval. Après avoir vérifié une dernière fois qu’aucune patrouille n’approchait, le Belge et la Française s’élancent vers la charrette où le vieil homme, sans dire un mot, ouvre une large caisse qui s’y trouve. Il invite Sylvain à y prendre place. Jeanne l’aide à s’installer dans son inconfortable cache et, avant de redescendre de la charrette, lui tend une main amicale :

« Bonne chance, Sylvain. Monsieur Petiot est un vieil ami de la famille, il a un laissez-passer et nous avons réuni quelques tonnelets de vin à offrir aux patrouilles trop regardantes. Il va vous faire sortir de la ville et vous emmener jusqu’au premier village non occupé qu’il traversera. De là… j’espère que vous trouverez où aller.
— Merci à vous, Jeanne, dit-il en prenant sa main dans les siennes. Vous avez fait beaucoup. Je ne pourrai jamais assez vous remercier. »

Elle sourit un instant : « Tant mieux, car nous n’avons pas le temps pour les remerciements. Quand tout sera fini, n’hésitez pas à revenir à Reims, Sylvain ! Je vous ferai meilleur accueil. »

Sylvain voudrait répondre quelque chose qui vaille le coup à cette jeune fille qui ne cesse de l’étonner mais, avant qu’il ne trouve quoi dire, elle saute au bas de la charrette. Le conducteur se penche sur la caisse, et s’apprête à y déposer le couvercle.

« Merci pour tout ! » parvient-il juste à dire avant de se retrouver dans l’obscurité la plus complète.

%d blogueurs aiment cette page :