12 septembre 1914 – Muizon – Ludivine Chevalier

 

« Mademoiselle ? »

Assise à l’arrière de la charrette de l’infirmerie, Ludivine lève les yeux des formulaires qu’elle remplissait mécaniquement pour apercevoir une silhouette au pied du véhicule. L’infirmière se saisit de la minuscule lampe dont elle se servait pour écrire et la lève pour voir sortir de la nuit une jeune fille au visage aussi sale que ses mains, un vélo à ses côtés.

« Vous êtes blessée ? demande Ludivine en descendant de l’ambulance, mais la jeune fille secoue vigoureusement la tête.
— Non, je vais bien ! J’aurais besoin de médicaments et de bandages pour des personnes qui en ont besoin. »

En voyant les mouvements de la lampe de Ludivine, une sentinelle s’est approchée.

« Tout va bien, mademoiselle ?
— Oui, tout va bien soldat, vous pouvez retourner à votre poste, merci . Venez, il faut vous nettoyer un peu », dit-elle en se tournant vers la jeune fille sortie de la nuit sans même faire un bruit.

Ludivine lui prend délicatement la main et lui fait poser son vélo contre le chariot infirmier. Elle lui fait signe d’être silencieuse. Elles empruntent toutes deux la pente d’herbe humide qui descend vers la lisière de Muizon. Elles marchent prudemment dans la nuit, seulement guidées par la faible lampe de Ludivine, jusqu’à arriver au petit cours d’eau qui longe le village. Elles l’entendent plus qu’elles ne le distinguent. La cycliste s’y penche pour se laver les mains et le visage. Ludivine dit enfin, étonnée par cette jeune femme :

« D’où venez-vous ? Comment vous appelez-vous ?
— Je m’appelle Jeanne Gaubert. Je viens de Reims.
— De Reims ? s’exclame Ludivine, emportée par la surprise. Reims ? répète-t-elle en pensant à la ville qui est à moins de dix kilomètres.
— Oui, j’habite là-bas. Mon vélo a déraillé en chemin d’où mon état, sourit-elle en indiquant les quelques traces noires encore sur ses mains.
— Mais Reims est occupé par les Allemands ! Comment êtes-vous arrivée jusqu’ici ? »

L’étonnement de Ludivine semble faire plaisir à Jeanne qui sourit fièrement.

« Hé bien, je connais une ou deux choses pour éviter les patrouilles, voyez-vous.
— Mais pourquoi avoir pris le risque de venir ici ? souffle Ludivine, qui veut enfin connaître la raison de la venue de Jeanne.
— Avec d’autres personnes, on a caché des réfugiés blessés dans la ville, chuchote Jeanne, sûre d’elle. On a pu en faire s’échapper quelques-uns, mais certains sont intransportables. Les Allemands ont réquisitionné la plupart des stocks de médicaments, alors quand j’ai appris que des régiments français cantonnaient non loin des portes de la ville, je savais ce que j’avais à faire.
— Quel âge avez-vous ? demande Ludivine, impressionnée par les dires de cette jeune femme.
— Dix-huit ans, pourquoi ? »

Ludivine reste silencieuse, et finalement, part d’un rire léger : « Allez, venez avec moi, on va vous trouver ça. »
Toutes deux se dirigent vers le chariot de l’infirmerie. Ludivine y grimpe pour prendre du matériel de premier secours puis le tend à Jeanne, qui le fourre aussitôt dans les sacoches de sa bicyclette. Amusée par l’audace de la Reimoise, Ludivine lui lance ironiquement à la façon d’une commerçante :

« Et avec ça, il vous faut autre chose ? »

À sa grande surprise, Jeanne hoche la tête :

« En fait, j’aimerais aussi voir le colonel de votre régiment, avoue-t-elle. C’est pour ça que les sentinelles m’ont laissé passer.
— Le colonel ? Rien que ça ! Et pourquoi donc ? »

Jeanne dévisse sa selle et en tire une série de papiers soigneusement roulés, qu’elle montre à Ludivine.

« J’ai noté les numéros des régiments allemands et les effectifs de ceux que l’on a pu voir passer en ville. J’ai pensé que ça pourrait servir. »

Ludivine part d’un grand rire qui fait se retourner les sentinelles montant la garde non loin. Elle prend Jeanne par l’épaule et l’emmène en direction de la masure où le colonel a installé son quartier général d’un soir.

« Vous avez bien pensé, Jeanne. Je suis sûre que cela va être très apprécié », conclut Ludivine avec entrain.

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