15 septembre 1914 – Loivre – Klaus Radmacher


 

Les plaines de Champagne ont la couleur de la fin de l’été.

Les champs défilent sous le Taube qui évolue à une centaine de mètres, et Klaus aperçoit, ici ou là, un point de couleur au milieu d’un lopin, là où un paysan français est en plein travail par cette belle matinée de septembre. À l’arrière de l’avion, Georg, jumelles en main, scrute le sol. Il détaille les villages qu’ils survolent où des têtes se lèvent à leur passage. Il repose ses jumelles sur ses genoux et remue dans son inconfortable siège avant de crier par-dessus le bruit infernal du moteur :

« C’est joli, mais ça ne vaut pas Paris ! »

Klaus se retourne en souriant et approuve d’un mouvement de tête : Ça ne vaut pas Paris. Mais l’armée allemande recule depuis plusieurs jours à présent, et avec la retraite, les terrains d’aviation ont été déplacés, et la capitale française est désormais hors de portée. De toute manière, tous les appareils sont envoyés prioritairement espionner les mouvements des troupes ennemies.

« On arrive ! » s’exclame Georg en reprenant ses jumelles d’une main et un calepin de l’autre pour noter ses observations. Klaus incline un peu l’appareil et il aperçoit alors les bivouacs où se sont repliés les leurs. Plus l’appareil se dirige dans cette direction, plus les routes laissent apparaître des chariots, des automobiles et des fantassins en rangs montant vers le front. La destination de Klaus et Georg.

Et puis soudain, un fil bleu immense et scintillant apparaît : le canal reliant la Marne à l’Aisne. Il est entouré d’étranges champignons bruns qui se révèlent être des cratères d’obus. D’un côté, de rares petites taches grises évoluent prudemment, alors que de l’autre, Klaus peut apercevoir des formes bleues et rouges : les Français.

Depuis le ciel, tout apparaît clairement : les maisons autour desquelles leurs ennemis se regroupent, les routes de ravitaillement s’étendant jusqu’à l’horizon, les cavaliers qui vont et viennent, emportant avec eux leurs messages urgents. Klaus cale le manche à balai entre ses genoux et fait signe à Georg de lui passer les jumelles : lui aussi veut voir le spectacle de plus près. Voir les Français d’ici, sans danger.

« Klaus ! Sur la droite ! s’égosille subitement Georg en pointant un minuscule point blanc dans le ciel : un avion français ! »

L’appareil approche lentement de la ligne de front, jusqu’à ce que Klaus puisse clairement voir les deux aviateurs d’en face qui, eux aussi, viennent observer les lignes. Les deux équipages volent à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, jusqu’à ce que Georg s’inquiète.

« Qu’est-ce qu’on fait ? » dit-il en gardant ses jumelles fixées sur l’autre appareil.
Klaus hésite, et puis, finalement, agite lentement le bras pour saluer l’avion français. En face, les deux hommes se regardent l’un l’autre, puis répondent pareillement au signe de Klaus. Finalement, Georg fait de même et les deux avions se retrouvent à voler dans la même direction, à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre, tout en échangeant des signes amicaux.

À l’arrière, Georg se penche pour crier à Klaus, alors même qu’il continue de saluer les Français :

« Tu es sûr de toi ?
— Bien sûr que non ! répond le pilote. Mais nos avions ne sont pas armés, alors quitte à ne pas s’entretuer, autant être polis ! »

Georg réfléchit un instant puis sourit comme pour dire que cette réponse le satisfait. Il reprend ses jumelles alors que les deux appareils s’éloignent enfin pour reprendre leur mission d’observation.

Klaus peine à cacher son sourire : il a fait un excellent choix en s’engageant dans l’aviation.

Ici, les ennemis ne se tirent pas dessus.

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