16 septembre 1914 – Soissons – Neville Bowers

 

Les mains de Neville laissent de larges traces sur la vitrine de la boulangerie, alors qu’il dévore des yeux toutes les tentations qui l’attendent de l’autre côté : pains, viennoiseries, pâtisseries… À côté de lui, ses camarades, assis sur le trottoir d’une rue de Soissons, ouvrent sans grand enthousiasme des boîtes de conserve pour en faire leur petit déjeuner. Neville hume l’odeur de pain chaud comme si cela pouvait suffire à satisfaire son appétit, et il soupire longuement :

« Quelle tristesse de devoir manger nos rations avec toutes ces bonnes choses qui sont ici juste sous notre nez, juste à l’entrée de nos estomacs !
— Au moins l’odeur masque un peu le goût de cette horreur de corned-beef, répond avec humour et un haussement d’épaules l’un de ses compagnons . Si au moins ils acceptaient les shillings, mais tu parles.
— Peut-être qu’ils nous en donneraient un peu, de cet éclair au chocolat, non ? On se bat pour eux, quand même ! »

Neville se lève mais il fait à peine mine d’approcher de la boulangerie que la propriétaire agite vigoureusement la main depuis l’intérieur pour lui interdire de faire un pas de plus. Elle montre alors du doigt les grosses traces de graisse de mitrailleuse sur la vitrine de l’établissement. Neville, gêné, essuie ses mains sur son pantalon quand une grande exclamation le surprend :

« Les gars, regardez ce que j’ai trouvé ! »

C’est Robinson qui vient de tourner au coin de la rue, un sourire radieux aux lèvres. Sous le bras, il a quelques journaux qu’il balance aux autres mitrailleurs occupés à manger. Ils l’injurient alors qu’il annonce d’un ton enjoué :

« Des journaux du pays ! Un officier a laissé traîner ça, régalez-vous ! Enfin, pour ceux qui savent lire, bande de pouilleux ! »

Tout le monde oublie alors jusqu’à l’existence de la boulangerie et se jette sur ces journaux vieux de plusieurs jours où l’on peut au moins avoir quelques nouvelles du pays. Robinson, qui a gardé le plus récent pour lui, le lit debout devant ses camarades à haute voix :

« Écoutez ça : “À Londres, soixante-dix mille Allemands seraient prêts à prendre l’uniforme contre la Couronne !” “Des espions du Reich arrêtés en train d’empoisonner l’eau !”, “Une armée secrète dans nos rues : les familles allemandes immigrées au service de leur patrie d’origine !” »

Un ricanement couvre le bruit des pages que l’on tourne et des conserves que l’on ouvre, jusqu’à ce que quelqu’un lâche, sarcastique : « Si l’ennemi est à la maison, il faudrait peut-être nous faire rentrer, non ? »

Robinson part d’un grand rire et roule son journal pour donner une tape sur la casquette du soldat qui vient de parler :

« T’inquiète pas, mon petit gars, c’est de l’alchimie de journaleux ! Raconter des trucs qui paraissent juste assez dangereux pour donner l’impression au Londonien d’avoir une vie trépidante et pleine d’aventures en allant du bureau au café, mais pas assez pour donner envie à tout le monde de nous faire rentrer ! T’es pas prêt de revoir maman et papa à Londres !
— J’étais pas sérieux, Robinson, répond le soldat. Et ne me traite pas de Londonien : je suis de Liverpool.
— C’est ton accent de péquenot d’ouvrier qui a dû me tromper alors, répond Robinson en lui donnant un nouveau coup de journal.
— Attends voir ! »
Le soldat se relève maladroitement et roule à son tour son journal, engageant un duel d’escrime avec leurs épées de papier. Neville, qui lit sans les regarder, déclare avec un naturel désarmant :

« Il y avait un couple d’Allemands et leur fille dans mon quartier il y a quelques années. »

Les deux belligérants s’arrêtent net et le regardent en sourcillant.

« Et alors ? Ils ont empoisonné ton eau ? » demande Robinson, essoufflé.

« Non, répond Neville en levant les yeux de son journal pour mieux interroger : Mais, à votre avis, c’est le conseil de guerre si je dis que j’ai couché avec l’ennemi ? »

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