23 septembre 1914 – Paris – Lucien Ledoux

« Suivant ! »

Le cri du vieux médecin s’élève au-dessus du brouhaha qui règne dans le gymnase réquisitionné par l’armée. Lucien attend que celui qui l’a précédé achève de récupérer ses affaires dans le petit réduit fait de draps tendus entre des poteaux, et qui fait office de cabinet de consultation. On peut lire sur un petit écriteau :

Commission de réforme – Bureau 6

Lucien sent le stress monter en lui alors qu’il s’assoit en face du praticien au crâne dégarni. Son certificat médical aurait dû suffire à le protéger, mais la situation militaire n’ayant pas été aussi favorable à la France que le gouvernement l’espérait, le ministre de la Guerre a demandé que soient réexaminées toutes les situations des hommes réformés.

On a besoin d’hommes, et il faut bien les trouver quelque part. Lucien tend le certificat de son médecin de famille à l’homme de l’autre côté de la table, qui l’examine de son monocle à la dorure écaillée. Il le parcourt rapidement puis se redresse :

« Faiblesse pulmonaire ? Nous allons voir ça : relevez votre chemise ! »

Le médecin s’exprime d’une voix fatiguée qui trahit son désintérêt. Comme le père de Lucien le lui a dit avant qu’il n’aille à la commission, celle-ci n’est tenue que par les rares médecins disponibles à qui l’on verse une misère pour s’acquitter de cette tâche. Le professionnel plaque l’embout gelé de son stéthoscope contre le dos de Lucien et l’invite à effectuer différents exercices de respiration. Il dit alors très simplement :

« Je n’entends rien. Vous êtes bon pour le service, jeune homme. Pouvez-vous me donner votre carnet militaire ? »

Un intense frisson parcourt l’échine de Lucien. À cet instant précis, il peut arrêter de mentir. Il peut accepter les choses telles qu’elles sont vraiment, telles qu’elles auraient dû être depuis le début, et aller retrouver Antoine et Jules au front. Il peut rattraper ce qui lui tord les tripes quand il y pense, il peut réparer l’abandon de ses amis. Que diront-ils en le voyant arriver ? Jules sera certainement ravi de le revoir, mais Antoine ? Lui en voudra-t-il encore d’avoir voulu fuir la guerre ? Et son père, qu’en dira-t-il ? Qui tiendra l’imprimerie ?

Les questions tournent dans la tête de Lucien, si vite que le temps lui paraît suspendu.

Mais ne devrait-il pas rester à Paris, après tout ? Il serait sûrement plus utile qu’un fusil à la main, il n’a jamais été doué au tir durant le service. Et puis il peut envoyer à ses amis des nouvelles de la capitale ! C’est sûrement bon pour leur moral ! D’ailleurs, que voudraient-ils pour lui ? Qu’il vienne s’exposer au feu avec eux ? Sûrement pas : de vrais amis voudraient le préserver du danger. Et puis, les rejoindre, ce serait trahir son père. Vaut-il mieux trahir sa famille ou ses amis ?

En un instant, Lucien sait quelle est sa décision. Il tend son carnet militaire.

Il y a glissé les quelques billets que son père lui a donnés pour parer cette éventualité.

Le médecin ouvre le document et découvre l’importante somme. Il s’arrête net. Il regarde Lucien, puis, d’un signe de tête discret mais sur lequel on ne peut se méprendre, il lui fait comprendre qu’il accepte. Il glisse les billets dans la poche de son veston, puis rend silencieusement son carnet et son certificat médical à Lucien. Il lui tend alors un document sur lequel on peut lire le tampon : « Réformé ».

Sans rien dire, Lucien se rhabille et sort, écartant le drap qui sert de porte. Il croise le regard du jeune homme qui attendait derrière lui, l’air tout aussi inquiet qu’il l’était un instant auparavant. Lucien range avec soin ses papiers si précieux et tente de chasser toute culpabilité de son esprit.

Il a fait le bon choix, pas vrai ?

« Suivant ! » crie la voix du médecin.

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