26 septembre 1914 – Annecroix – Raymond Seppen

 

Les yeux rivés sur le compteur de pression de la chaudière, Raymond enfourne une nouvelle pelletée de charbon dans le brasier en regardant l’aiguille qui tremble dans la zone rouge. Depuis près de trente ans qu’il conduit des locomotives, jamais il n’a laissé sa machine s’emballer autant.

La motrice ornée d’un drapeau belge qui claque furieusement au vent ne tracte ni wagons, ni voitures. Elle fonce à toute allure au milieu de la campagne et des petites gares de village ; si vite que les gens n’apparaissent plus aux yeux des hommes de la locomotive que comme des taches de couleur qui s’écartent lorsque leur machine les dépasse dans un bruit d’enfer. Raymond se retourne pour regarder un dernier village s’éloigner derrière eux, alors qu’à ses côtés, Erwin, son chauffeur flamand d’à peine dix-neuf ans, continue de gaver la chaudière tant qu’il le peut.

« On est où ? » demande ce dernier en essuyant la suie de son visage d’une main si sale qu’elle ne fait qu’empirer les choses. Raymond passe la tête par-dessus bord et regarde la voie devant eux.

« Bientôt », dit simplement le mécanicien en rentrant la tête dans la cabine pour mieux alimenter la locomotive au bord de l’explosion.
Lorsque la chaudière se met bruyamment à gémir, comme si elle souffrait de toutes ses pièces brûlantes, Raymond saisit la main d’Erwin et lui crie dans le vacarme assourdissant :

« À mon signal, tu sautes ! »

Erwin approuve d’un signe de tête décidé. Raymond presse ses doigts sur les joues sales de son benjamin pour l’obliger à le regarder dans les yeux :

« Trouve le premier point d’eau, lave-toi et change-toi avant que les Allemands ne te tombent dessus ! Chacun de son côté, on aura plus de chances ! Ils ne doivent pas savoir que tu étais dans cette locomotive, c’est compris ? »

Le jeune Flamand hoche la tête tant bien que mal, les doigts du vieux mécanicien enserrant avec détermination son visage dans un mouvement paternel. Il le relâche puis il se penche une nouvelle fois pour regarder la voie devant eux. Il plisse les yeux en voyant des panaches de fumée s’élever sur la ligne en face : c’est l’heure.

D’une main, il se saisit d’un baluchon contenant des vêtements de rechange qui attendait à ses pieds et le fourre dans les bras d’Erwin en le poussant vers le bord de la plate-forme :

« Saute, mon gars ! »

Erwin hésite un instant avant de s’élancer dans le vide. Il reste comme suspendu dans l’air , puis roule au bas du remblai de la voie ferrée. Il disparaît alors du champ de vision de Raymond, emporté par la machine qui crache à présent feu comme vapeur. Le mécanicien regarde une dernière fois le convoi qui arrive face à sa locomotive, bloque les commandes à l’aide de sa clé anglaise. À son tour, il attrape son baluchon et saute de la motrice en criant :

« Vive la Belgique ! »

Tout devient confus alors qu’il touche le sol et se met à rouler douloureusement dans l’herbe, seulement ralenti par des buissons qui l’écorchent. Malgré tout, il entend clairement le son puissant de sa locomotive, celle-là même qu’il a conduite des années, qui s’éloigne de lui à toute allure. Le convoi qui arrive dans l’autre sens siffle, encore et encore, espérant qu’il y a quelqu’un à bord pour actionner les freins, en vain.

Le bruit des deux motrices se mêle alors qu’elles se rapprochent inéluctablement l’une de l’autre. Raymond, enfin arrêté au bas du talus, observe, allongé dans l’herbe, le terrible spectacle de sa locomotive explosant dans une boule de feu contre le convoi de troupes allemandes en partance pour le front.

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