3 octobre 1914 – Loivre – Eugen Koch

 

 

L’eau de l’averse s’écoule dans la maison en passant par le trou béant qu’un obus a laissé dans le toit crevé en de multiples endroits. Elle ruisselle sur les murs et le sol, forme des flaques là où un soldat a retiré une lame du plancher pour alimenter un feu, et tombe en cascades dans l’escalier de la demeure.

Dans la chambre d’enfant inondée, on a installé une échelle pour grimper jusqu’à l’ouverture dans la toiture. Comme toutes les heures, Eugen va s’y percher et tend son cou maigre en direction des lignes françaises. Avec la pluie, on ne distingue qu’un rideau gris qui s’agite dans le vent ; Eugen redescend de quelques échelons et s’assoit sur l’échelle pour observer ses camarades.

Dans l’un des rares coins secs de la chambre, un pionnier assis à califourchon sur un coffre à jouets joue les marchands de bazar au bénéfice d’un groupe de réservistes.

« Messieurs, approchez ! Aujourd’hui, voyez ce que j’ai pour vous ! Un moulin à café quasiment neuf ! Des jumelles d’officier français ! Un petit violon ! »

Il tire chaque objet d’un grand sac à côté de lui et les brandit comme des trophées devant son minuscule public. Un soldat dépité par si peu de bon sens s’exclame :

« Ce n’est pas un “petit violon”, gros malin ! C’est un instrument pour apprendre aux enfants !
— Et qu’est-ce que tu en sais, petit malin ? demande le pionnier en surjouant l’indignation, faisant rire les soldats.
— Je suis professeur de musique dans le civil, alors excuse-moi, mais je m’y connais en violon ! répond le soldat avec agacement.
— Mes excuses, Professeur ! cabotine l’homme sur le coffre à jouets. Allez, va, un érudit en la matière comme toi, je lui ferai un prix.
— Et qu’est-ce que je ferais d’un si petit instrument, dis-moi ? renchérit le soldat, qui poursuit sur un ton plus léger.
— Qui dit petit dit plus facile à transporter : idéal quand on est en guerre !
—Hooo ! » s’exclament les soldats autour du pionnier en riant avec plaisir tant il sait bien retourner chaque situation à son avantage.
Ce dernier lève la main humblement comme un artiste que l’on aurait trop applaudi, puis la replonge dans son grand sac de toile pour en sortir une liasse de billets.

« Mes amis, je ne vous ai pas encore tout montré ! Le clou de cette vente ! annonce-t-il avec grandiloquence. Des francs ! De l’argent français ! »

Une grande excitation parcourt les soldats présents et Eugen, depuis son échelle, penche la tête pour mieux voir. D’habitude, il ne participe pas à ce genre de ventes. Il assiste à celle-ci uniquement parce qu’elle se déroule sous son poste de surveillance.
Là, il est véritablement intéressé. Depuis le début de la guerre, dans chaque village traversé, les marchands refusent de vendre quoi que ce soit autrement qu’en monnaie locale. Et à quoi bon une solde si vous ne pouvez pas la dépenser ? L’argent pris sur les corps, sur les prisonniers ou trouvé dans les maisons est par conséquent une prise de guerre enviée. Le cours du change varie de jour en jour et de régiment en régiment, en fonction de qui a réussi à trouver quoi.

Eugen lance à la cantonade :
« Tout de même, c’est dommage d’avoir pensé à tout pour envahir la France mais pas à trouver un moyen de nous fournir des francs. »
Les soldats s’esclaffent. Le pionnier lève un sourcil puis tambourine brièvement sur son coffre pour calmer le groupe.

Il a un sourire qui laisse entendre qu’il s’est déjà posé la question et, tourné vers Eugen qui domine la scène depuis son échelle, il lui répond simplement :

« Ça fait des années que tout le monde réfléchit à comment casser la gueule aux Français. Tu crois que quelqu’un s’est demandé comment faire pour vivre avec ? »

Et l’assemblée des soldats allemands opine du chef.

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