6 octobre 1914 – Anvers – Sylvain Vanbattel

Il fait une chaleur à crever.

Les artilleurs ont jeté leurs uniformes trempés de sueur dans un coin, et c’est torse nu qu’ils s’activent à présent autour du canon brûlant. Sylvain serre les dents en sentant sa blessure au bras se rappeler à lui chaque fois qu’il pousse un obus dans la culasse du canon.

À peine s’est-il reculé que l’on fait feu. Le tube de l’obusier recule dans un rugissement assourdissant et tout le wagon est secoué comme un jouet dans les mains d’un enfant. Les servants belges et anglais refont alors les mêmes gestes, encore et encore. Un Britannique ouvre la culasse, un autre en sort la douille vide, un Belge fait passer un nouvel obus à Sylvain, celui-ci le charge et l’Anglais qui s’occupe de la culasse la referme. Le lieutenant qui avait accueilli Sylvain et Raymond quelques jours plus tôt, debout à côté d’eux, lève la main, les yeux rivés à ses jumelles qui dépassent du wagon :

« Un degré plus à droite ! À mon commandement… feu ! »

Ce sont là les rares mots d’anglais que Sylvain comprend à force de les entendre depuis des heures. Un servant tourne frénétiquement les manivelles du canon pour répondre aux instructions, puis un autre tire sur la cordelette de mise à feu.

Et avant même que le wagon n’arrête de trembler sous la puissance de la détonation, on recommence la même manœuvre. Les parois blindées sont à présent si chaudes que Sylvain a même l’impression de les voir rougeoyer.

« Convoi sur le départ ! On cesse le feu ! » crie le lieutenant en quittant ses jumelles pour la première fois depuis des heures, au point que ses yeux sont cerclés de rouge. Un à un, les artilleurs se hissent sur les parois du wagon découvert pour sentir un peu d’air frais sur leur visage.

Sur la voie parallèle à celle du H.M.A.T posté à la sortie de la gare d’Anvers, un long convoi de voitures civiles peine à prendre de la vitesse derrière une vieille locomotive. Sylvain et ses camarades aperçoivent les visages apeurés ou perdus des militaires et des civils que l’on évacue d’urgence. Il y a tant de gens à bord que plus une fenêtre du convoi ne ferme. Sylvain a du mal à détourner la tête de cette terrible vision qui lui rappelle ce que tout le monde ne sait que trop bien :

Anvers va tomber.

« Triste spectacle », lance en français le lieutenant, accoudé à la paroi du wagon alors qu’il regarde le convoi accélérer avec difficulté pour tenter de gagner les lignes alliées à l’ouest.

« C’était pareil à Namur, dit Sylvain, se rappelant sa propre fuite.
— Ah oui ? s’étonne l’officier anglais.
— J’étais dans le dernier train qui a quitté la ville. »

Le Britannique suit des yeux le convoi de réfugiés qui s’éloigne à l’horizon puis sourit à Sylvain.

« La Belgique n’est pas encore tombée. Il reste Ypres.
— Oui, mais Anvers… répond Sylvain attristé.
— Anvers tient encore, l’interrompt l’officier sans perdre son sourire. C’est la mission de notre train blindé : tenir la ville. Aussi longtemps que l’on pourra, pourvu que d’autres convois puissent partir vers nos lignes. Et s’il doit y avoir un dernier train, alors ce sera le nôtre. »

Sylvain veut répondre mais une détonation fait retomber tous les artilleurs dans l’abri de leur wagon. Un nuage noir vient d’apparaître à une dizaine de mètres au-dessus du H.M.A.T, libérant une pluie de projectiles qui ricochent en sonnant contre le blindage du convoi.

« Obus fusant ! Ils nous ont repérés ! » crie une voix étouffée, quelques secondes avant que tout le train ne tremble. Plusieurs canons à bord entament la riposte. Le moteur de la locomotive rugit pour changer de position.

Les mains de Sylvain s’activent immédiatement, mécaniquement, autour du canon. Le lieutenant est remonté à son poste, les yeux collés à ses jumelles, malgré les nuages gris des munitions qui éclatent au-dessus du H.M.A.T, tels d’immenses flocons charbonneux. L’Anglais abat sa main tendue :

« On leur répond ! Deux degrés à gauche… Feu ! »

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