7 octobre 1914 – Ecluse du Godat – Eugen Koch

 

 

Eugen garde la bouche sous l’eau pour ne pas gémir de dégoût.

Autour de lui, le canal a charrié les corps de Français et d’Allemands, sans distinction. Ils sont des dizaines, morts la veille ou il y a plusieurs semaines, à s’entasser contre l’écluse. Certains flottent sur le dos, l’uniforme ouvert laissant apparaître un ventre jaune et vert gonflé par les gaz. D’autres ont le visage immergé, et seule la couleur de leur capote permet de déterminer le camp des morts.

D’une main tremblante, Eugen repousse un cadavre au visage bleu qui le regarde de ses yeux vides, puis il nage silencieusement entre les corps. L’espace d’un instant, Eugen s’imagine traverser le lieu d’un immense naufrage, mais la raison de sa présence dans ce cimetière à la dérive est tout autre : il y a des Français sur l’écluse.

Eugen repense au mauvais sort qui l’a mené là. Des préparatifs de mouvement ont été repérés en fin de journée, et un officier a eu la formidable idée de proposer d’envoyer à la nuit tombée une patrouille pour vérifier de quoi il retournait. Et pour plus de sécurité, quoi de mieux que de faire passer la patrouille par le canal ? Il y avait eu un tirage au sort. Eugen et Wim s’étaient retrouvés désignés pour aller prendre un bain de minuit. Nus pour mieux nager, avec seulement un couteau pour se défendre, ils devaient remonter de Loivre jusqu’à l’écluse du Godat afin d’estimer le nombre d’ennemis en mouvement.

La première inquiétude d’Eugen avait été, plus que d’être tué, d’être pris. Les Français, en le trouvant nu et désarmé, raconteraient partout cette histoire ridicule. Les généraux allemands ne voudraient plus jamais entendre parler d’un si misérable soldat. Mais, en se rapprochant de l’écluse, les pensées d’Eugen ne s’inquiétaient plus des moqueries des vivants.

Car à présent, il fallait nager parmi les morts.

Sur l’écluse, des troupes ennemies vont et viennent. Le bruit des gamelles, des outils et des boîtes de munitions qui s’entrechoquent couvrent les rares bruits qu’Eugen et Wim font en s’avançant. Ils doivent être des centaines. Peut-être plus.

« Ah ! »

Eugen sort brièvement la bouche de l’eau pour relâcher un soupir d’effroi : un corps qui dérivait vient d’écraser la peau froide de son front mort contre sa nuque. Aussitôt, une silhouette qu’Eugen n’avait pas aperçue se met à remuer. Une allumette illumine la nuit pour mieux embraser une lanterne. Sans perdre une seconde, le jeune soldat allemand plonge sous l’eau.

Au-dessus de lui, le faisceau de la lampe balaie le champ des morts flottants et découpe leurs silhouettes gonflées sur la surface verdâtre de l’eau. À la lueur de la lanterne, Eugen distingue un Français au cou à demi tranché le regarder avec stupeur, comme s’il voulait crier à ses camarades qu’un Allemand se cachait sous son corps. Enfin, la lampe s’éteint et, très lentement, Eugen refait surface.

Deux sentinelles françaises s’entretiennent à voix basse sur le bord du canal. L’une d’elles repousse de son fusil un corps près de la berge. À la grande stupeur d’Eugen, le cadavre semble soupirer. L’Allemand ne crie pas : il se couvre la bouche avec force, craignant à tout instant de voir les morts se remettre à respirer et leurs mains glacées se tendre vers lui. Mais à son grand soulagement, plus rien ne se passe.

Les sentinelles françaises se séparent. L’une d’elles tourne le dos au canal pour suivre du regard une automobile venant de s’engager sur l’écluse. Le bruit du moteur est si fort que l’on n’entend plus rien, et Eugen sent sa main se serrer sur son couteau.

La sentinelle n’est qu’à deux mètres de lui. Avec la voiture, le soldat ne l’entendra pas sortir de l’eau, pas plus que l’on n’entendra son corps y tomber. Eugen peut renverser la situation : s’il tue un Français, nu avec son seul couteau, au contraire, c’est tout le pays qui racontera son histoire. Il s’avance lentement vers le Français, puis sent une main lui saisir le poignet dans l’eau.

C’est Wim.

« Non. On en a assez vu. Rentrons », murmure-t-il à l’oreille d’Eugen avant de s’éloigner de l’écluse. Eugen regarde une dernière fois le dos de la sentinelle. Il sent le pouvoir grisant de vie et de mort qu’il a, à cet instant précis, sur le soldat.

Il s’imagine faire une faveur à cet inconnu qui ne le saura jamais et, lentement, écarte les morts devant lui pour nager en silence en direction de Loivre.

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