21 octobre 1914 – Montréal – Joseph-Louis Boisvert


 

Ils sont déjà quelques dizaines à battre le pavé devant le bureau de recrutement, et leurs visages joyeux réchauffent le cœur de Joseph-Louis en cette fraîche matinée d’automne. Certains, assis sur le bord du trottoir, fument tranquillement des cigarettes et échangent des plaisanteries quand d’autres discutent vivement des réactions de leurs familles lorsqu’ils ont annoncé qu’ils allaient s’engager. L’un d’entre eux ponctue son récit d’une imitation qui déclenche de grands éclats de rire dans la petite assemblée : il mime sa mère courant de la cuisine à la salle à manger, alors qu’elle invoque le Christ tant et si bien que celui-ci, s’il l’avait entendue, serait probablement descendu de sa croix pour la faire taire. Joseph-Louis rit doucement, mais avec difficulté : lui aussi repense à ses adieux, hier soir, à sa famille.

Aussi loin qu’il se souvienne, ses parents avaient toujours voulu le voir enseigner. Son père tirait une grande fierté de cette idée, et sa mère était impatiente de pouvoir dire aux voisines que c’était son fils qui instruisait leurs enfants. Toute autre idée de carrière avait été balayée, et puisque, finalement, on ne lui avait jamais laissé le choix, Joseph-Louis s’était laissé porter sur cette voie toute tracée. Et maintenant qu’il avait décroché son diplôme de littérature, ce n’était plus qu’une question de semaines avant qu’il n’obtienne un poste d’enseignant.

Annoncer à ses parents qu’il avait finalement besoin de prendre un autre chemin, et qu’il se sentait appelé vers ce grand événement, là-bas, en Europe, n’avait pas été chose facile. Son père avait qualifié son choix « d’absurde » et sa mère avait éclaté en sanglots, non pas parce qu’elle avait peur pour lui, mais parce qu’en partant, c’est son rêve à elle qu’il brisait.

Joseph-Louis regarde le drapeau canadien claquer dans le vent qui s’engouffre entre les murs de briques de Montréal. Il baisse finalement les yeux lorsqu’un officier apparaît à l’entrée du bureau de recrutement. C’est un homme élancé avec une moustache en brosse, qui paraît trop grand pour son uniforme kaki. Il passe la tête par la porte, comme une vieille dame qui se méfierait d’un représentant, et ouvre de grands yeux ronds. Avant même qu’il ne s’adresse aux volontaires, l’un d’entre eux, un garçon au teint hâlé, un sac jeté sur l’épaule, lui lance :

« Ah, c’est pas trop tôt ! Alors, c’est vrai c’qu’on dit ? »

L’officier fronce les sourcils et, pris de court, bredouille :

« Ben, ça dépend de ce qu’on dit !
— Il est drôle ! reprend l’autre. C’est vrai qu’à partir de ce matin, il y a un régiment spécial pour les volontaires francophones ? »

Le recruteur ouvre alors franchement la porte. Il semble s’interroger sur la présence de tous ces jeunes hommes de si bon matin. Il s’avance presque timidement sur le trottoir, au milieu des fumeurs souriants qui continuent de faire luire leurs cigarettes, amusés de son étonnement.

« C’est vrai, c’est vrai, confirme-t-il tout compte fait d’une voix assurée. Vous êtes tous là pour ça ?
— Évidemment qu’on est là pour ça ! reprend le garçon. C’est pas tous les jours qu’on peut partir à l’autre bout du monde montrer aux Allemands, aux Français et aux Anglais surtout ce que vaut un Québécois !
— Et puis ça fait une bonne occasion de se décider à y aller, dit simplement un autre.
— Moi, j’ai toujours voulu voir le pays de mes grands-parents ! crie quelqu’un.
— C’est pas le pays de mes grands-parents, mais si je crie “Marde !” je veux être dans un régiment où le type d’à côté parle ma langue. »

Le dernier à avoir parlé est un Amérindien avec une casquette de cuir qui roule tranquillement son tabac. Il a dit ça avec un tel naturel qu’autour de lui, les volontaires éclatent de rire. L’officier secoue la tête, dépité, et s’exclame :

« Fous ! Vous êtes tous fous ! Mais si c’est ce que vous voulez, très bien, laissez-moi vous préparer vos papiers d’engagement. »

Le recruteur s’apprête à retourner dans les locaux de l’armée, tandis que la petite troupe se met en file devant la porte dans un joyeux brouhaha. Sa surprise finalement passée, il toussote, bombe le torse et, d’un ton solennel, déclare :

« Bienvenue au Régiment royal canadien-français ! »

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