27 octobre 1914 – Dugny – Paul Vivier

Alignés sur l’herbe verdoyante de l’aérodrome, les avions marqués de la cocarde tricolore ressemblent à de gros oiseaux blancs qui somnoleraient au soleil.

Depuis le clocher de l’église de Dugny, Paul ne se lasse pas de les observer. Chaque fois que quelqu’un s’approche de l’une des machines, il retient sa respiration en espérant que ce soit un pilote qui vienne faire décoller la machine. Hélas, le plus souvent, il s’agit d’un mécanicien qui vient inspecter le moteur, vérifier l’état du tissu des ailes ou du train d’atterrissage.

Mais lorsque, enfin, quelqu’un grimpe à bord, quel spectacle ! Les hommes qui lancent l’hélice, le moteur qui se met à vrombir, la machine qui roule en cahotant sur l’herbe avant d’accélérer petit à petit dans un bruit d’enfer jusqu’à ce que les roues quittent le sol et que l’engin s’envole au-dessus du pré… Chaque fois, Paul ressent le même frisson d’excitation. Il n’y a bien que ses parents pour se plaindre du bruit de cet aérodrome que l’on a installé entre Dugny et Le Bourget.

« C’est de ce côté-là que ça se passe ! » lance Amélie en tapotant sur l’épaule de son camarade, un doigt pointé vers le ciel.
Paul soupire et quitte des yeux le pré aux avions pour guetter de nouveau le ciel.

À 15 ans, il ne peut s’engager. Alors chaque jour, après l’école, il se porte volontaire avec Amélie, qui se rêve elle-même un jour aviatrice depuis qu’elle a lu les exploits de ces femmes. Ils vont faire le guet dans le clocher du village et surveillent l’arrivée d’éventuels avions ennemis venus bombarder Paris.

« Revoilà les nôtres qui sont partis tout à l’heure ! » s’exclame Amélie en pointant vers l’est les jumelles qu’elle a empruntées à ses parents.
Les deux avions approchent en ronflant, et Paul les observe à son tour, attendant le moment où ils vont entamer leur atterrissage.

Curieusement, ce n’est pas ce qu’il se passe.

« Ce sont des Allemands ! » crie Amélie.
Elle tend immédiatement ses jumelles à Paul, qui n’ose y croire. En scrutant les appareils, il distingue nettement la croix noire peinte sous les ailes et l’empennage typique des appareils de Guillaume II.

« Des Allemands ! » répète Amélie dans un cri en disparaissant par la trappe qui leur permet de descendre de leur poste d’espionnage. Le temps que Paul revienne de sa surprise, la jeune fille est déjà en bas à tirer sur la corde de l’église. Paul voit l’énorme pièce de bronze basculer lentement à côté de lui, avant de sonner un premier coup assourdissant.

Les mains sur les oreilles, il regarde l’aérodrome : tous les hommes se sont immobilisés. Lorsque la cloche frappe une deuxième fois, à en faire vibrer chacun des os de Paul, tous les militaires lèvent des yeux inquiets, d’abord vers le campanile puis vers le ciel.

Lorsqu’Amélie fait retentir le troisième coup de tocsin, une multitude d’hommes en noir surgit des tentes installées dans le pré. Ils s’élancent en courant vers les avions.

On crie par-dessus les moteurs, on se fait porter les armes que les équipages pourront utiliser. Certains ont même recours à des cordes qu’ils tenteront d’enrouler dans l’hélice ennemie. L’un après l’autre, les avions se mettent en branle et décollent en quelques instants tels une nuée d’oiseaux.

Paul, abruti par les sons qui retentissent encore à ses oreilles, n’en quitte pas pour autant son poste, aussi excité qu’angoissé.

Il va pour la première fois de sa vie assister à un combat aérien.

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