28 octobre 1914 – Romilly-sur-Seine – Jean Mayeur

 

 

« Voilà le patron ! »

Le cri d’alerte du major provoque un raidissement instantané de tous ceux présents dans le coin de la cour transformée en fumoir. Devant l’école vient de s’arrêter un convoi d’automobiles d’où émergent de nombreux militaires. Ils viennent s’aligner devant la voiture centrale avec zèle. L’un d’entre eux ouvre la portière, comme si sa carrière en dépendait.

Le généralissime Joffre, manteau sur les épaules, entre dans l’école des Fontaines de Romilly transformée en Grand Quartier Général selon ses ordres, sans même un regard pour cette troupe galonnée qui s’empresse aussitôt de le suivre.

Les commissaires militaires – dont fait partie Jean – et les officiers qui fumaient leur cigarette au soleil restent au garde-à-vous jusqu’à ce que le commandant en chef ait quitté la cour. Tous soupirent puis reprennent leur cigarette en même temps que leurs conversations. À côté de Jean, un vieux capitaine du génie ricane entre deux bouffées de tabac.

« Le grand patron avait l’air contrarié. Si vous voulez mon avis, les Boches ont dû nous faire un sacré sale coup !
— Tu parles ! lui rétorque un capitaine d’artillerie à la moustache en brosse. S’il n’avait que les Allemands pour l’emmerder, il s’rait ravi : au moins, il a le droit de leur tirer dessus ! Mais qu’il doive se chamailler avec les généraux anglais, les Belges, le ministère, le président et tout le toutim… Il ne peut pas régler leur cas au canon de 75, à eux ! »

La remarque provoque quelques rires dans l’assistance. Jean les écoute tranquillement lorsque soudain, le capitaine d’artillerie se tourne vers lui, les yeux plissés.

« Dites donc, Monsieur le commissaire, votre tête me dit quelque chose… Vous ne feriez pas partie du bureau en charge des relations avec le ministère ?
— C’est bien le cas, capitaine, répond Jean en feignant de se concentrer sur sa cigarette.
— Alors faites une fleur à Joffre, grands dieux : dites à ces Messieurs les politiques de nous laisser faire la guerre en paix !
— Tu as fini, oui ? intervient le capitaine du Génie aux cheveux gris. Joffre est tout aussi politique que les autres. Souviens-toi, en août, quand le général Lanrezac lui a désobéi en faisant se replier ses troupes de Belgique… S’il n’avait pas fait ça, il aurait sûrement été encerclé, et terminée, la guerre ! La route de Paris était grande ouverte pour les Fritz ! Hé bien, plutôt que de lui offrir une médaille, Joffre lui a retiré son commandement et l’a filé à Pétain. Et puis il est toujours à se chamailler pour placer tel type, virer tel autre… Comme les autres, je te dis ! »

Le ton commence à monter entre les deux capitaines, chacun défendant la primauté du militaire ou du politique chez le généralissime, jusqu’à ce que Jean écrase sa cigarette sur le sol de la cour d’école et dise d’un ton détaché :

« Cette conversation fut un plaisir, messieurs. Maintenant, excusez-moi, je dois aller voir le patron.
— Hein ? s’étrangle l’artilleur. Vu sa tête, j’espère que vous lui apportez de bonnes nouvelles !
— Pas vraiment, soupire Jean. J’ai ici un télégramme d’un certain M. Chaumette du ministère qui nous signale que Monsieur le ministre approuve le plan d’inondation de la Belgique dont tout le monde parle. Cela revient à annoncer au généralissime que non seulement nous en sommes réduits à cette extrémité, mais surtout que toutes les offensives qu’il aimerait tant déployer là-haut sont stoppées net. »

Les deux capitaines face à lui font une grimace de douleur comme s’ils souffraient pour lui, et celui du Génie donne une tape compatissante sur l’épaule de Jean :

« Hé bien, bonne chance, mon vieux ! »

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