31 octobre 1914 – Secteur de Dixmude – Franz Schäfer

 

Il y a quelques heures encore, Franz aurait aisément qualifié sa position d’imprenable. Ses mitrailleuses étaient solidement retranchées, ses hommes avaient achevé de creuser des abris profonds et sûrs, et une casemate à peine achevée abritait suffisamment de munitions pour tenir des jours durant face à tout ce que les Belges, les Français et les Anglais réunis pouvaient lui envoyer.

À présent, sa position était intenable.

Les sentinelles n’avaient rien compris de ce qu’il s’était passé. Comment auraient-elles pu ? Les soldats avaient entendu un grondement dans la nuit, et pensé à un tir lointain d’artillerie. Mais le grondement avait grandi, et avant même qu’ils ne réalisent quoi que ce soit, un raz-de-marée de boue s’était abattu sur la tranchée, inondant les boyaux jusqu’à hauteur de genoux et éteignant toutes les lampes. Puis l’eau s’était mise à monter, inexorablement.

« Abandonnez vos postes, c’est un ordre ! Repliez-vous ! »

Franz hurle ses ordres en s’avançant avec difficulté dans l’eau glacée qui détrempe son ceinturon. Autour de lui, dans l’obscurité, ses hommes appellent à l’aide, s’invectivent et pataugent en essayant de sauver ce qui peut encore l’être. Franz sent sa main se resserrer sur son pistolet lance-fusée et, le brandissant vers le ciel nocturne, il tire. Une boule de lumière blanche apparaît au-dessus de la tranchée, et dans la lumière tremblotante, Franz constate l’ampleur du désastre.

Toute la plaine autour de Dixmude est noyée, et la lumière de la fusée éclairante fait étinceler ce lac irréel surgi au beau milieu de la nuit. C’est un paysage digne de l’Apocalypse. Ici, l’eau cascade bruyamment en s’engouffrant dans le trou béant qu’a laissé un obus dans une ferme. Là, des branches émergent à peine, rappelant l’emplacement de buissons épais, qui abritaient auparavant toute une partie de la tranchée. Là-bas, les chevaux de frise que les hommes de Franz avaient eu tant de mal à installer la veille flottent lentement dans la nuit.

« Mon capitaine, à l’aide ! »

Franz est tellement surpris par cette vision au-delà du parapet que, l’espace d’un instant, il oublie où il est. Devant lui, les parois de la tranchée transformée en boue s’affaissent. L’un de ses hommes est presque entièrement enseveli : Franz a juste le temps de le tirer par le bras pour le sortir de son cercueil gluant avant que tout un pan du boyau ne s’effondre.

Autour d’eux dérivent des caisses de matériel, entourées de lettres et de papiers imbibés d’eau ; à l’entrée d’un abri inondé, Franz aperçoit le corps d’un caporal flotter. Il devait dormir en se pensant en sécurité dans sa casemate lorsque c’est arrivé. Il n’y a plus rien à faire pour lui. Franz détourne le regard puis ordonne au soldat hagard qu’il vient de sauver :

« En avant, allez ! Toute la tranchée s’effondre, bientôt, tout cela sera sous l’eau ! » crie-t-il tout en le poussant à marcher.
Le soldat fait quelques pas puis trébuche lorsque son pied bute sur un obstacle immergé. Il tombe en avant tête la première, et disparaît sous l’eau une seconde avant de ressortir, ses yeux ronds tournés vers son capitaine. Il s’exclame, comme si cette chute l’avait réveillé :

« Elle est salée ! De l’eau de mer ! En plein milieu des terres ! »

Franz l’aide à se redresser et, pensif, lève les yeux vers la boule de lumière blanche qui faiblit en retombant vers la plaine inondée. Dans la nuit, elle ressemble à l’ultime fusée de détresse d’un bateau qui achèverait de sombrer. Franz continue de faire avancer le soldat. Il peste, alors que la tranchée disparaît peu à peu derrière eux :

« Ils ont dû ouvrir les digues ! Ces salauds préfèrent noyer leur pays plutôt que de nous le laisser ! »

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