3 novembre 1914 – Paris – Pierre Mandon

 

« Train en approche ! Écartez-vous des voies ! »

Leurs lanternes à la main, les agents de la gare du Nord répètent la consigne plusieurs fois en remontant les quais. Ils balancent leurs lumières pour attirer l’attention des badauds qui ne les auraient pas entendus. Pierre trouve qu’ainsi, ils ressemblent à des membres du clergé en procession avec leur encensoir.

Entre les quais, une locomotive s’avance lentement. Dans ses bruyants jets de vapeur, on croit entendre tout son épuisement après un trop long voyage. Le léger brouhaha de la gare disparaît sous le bruit des roues du lourd convoi traîné par la motrice. Déjà, aux fenêtres des voitures, apparaissent des centaines de têtes qui ouvrent de grands yeux en découvrant Paris.

« Encore des réfugiés ! maugrée le caporal Bizet, qui conclut son propos d’un crachat. Y croient qu’on a de la place et à bouffer pour toute la France ou bien ? »

Pierre ne prête que peu d’attention au caporal qui a déjà eu le même commentaire pour les trois derniers trains de réfugiés du Nord. Il est plus occupé par les boutons dorés de son uniforme, qu’il astique une dernière fois avant de lever les yeux vers les familles qui sortent du convoi comme dans un torrent. Elles viennent s’écraser sur les guichets improvisés installés là par le tout nouvel « office central de placement des chômeurs et des réfugiés ». Bientôt, sera donnée à chaque réfugié une mission : un départ pour une usine, pour un groupe de travailleurs agricoles, et tous les bras valides seront mis au travail.

Cela, l’armée ne peut le tolérer. C’est la raison de la présence de Pierre.

Bizet lui fait passer son porte-voix. L’adjudant grimpe sur la caisse de bois qui lui sert de tribune pendant que les deux gosses recrutés sur place se mettent à agiter des drapeaux français. Pierre s’éclaircit la voix et débute sa harangue :

« Vous qui venez de loin, vous qui avez perdu votre foyer à cause des Allemands, venez vers moi ! L’armée française a besoin de volontaires ! Allez-vous rester en arrière pendant que l’ennemi pille vos maisons ? Qu’il vend vos biens ou les emmène en Allemagne ? Pensez à toutes ces familles, à vos amis qui vous attendent : engagez-vous dans l’armée française ! Plus nous aurons de volontaires, plus vite nous aurons la victoire et plus vite vous pourrez rentrer chez vous ! »

La plupart des réfugiés passent à côté de Pierre sans même lui adresser un regard, trop heureux de pouvoir fuir la guerre. Quelques-uns regardent l’adjudant uniquement pour lui lâcher un commentaire malvenu.

« L’armée française, elle a surtout reculé ! grogne un énorme monsieur aux cheveux bouclés.
— Hé bien, venez donc nous montrer comment on se bat ! répond Pierre qui n’a que trop l’habitude d’entendre cet argument.
— Et toi alors, avec ta grosse bedaine d’adjudant, pourquoi t’es ici au lieu d’être au front ? l’agresse un autre.
— J’ai pris une balle pour la France dans les colonies, monsieur. Maintenant, je sers mon pays autrement. Mais vous, que faites-vous pour lui ? demande le sous-officier d’un ton accusateur.
— Moi, je suis belge, l’armée française, c’est pas mon affaire ! s’exclame alors un homme accompagné de sa femme, alors qu’ils dépassent rapidement Pierre.
— J’ai ici des papiers pour rejoindre la glorieuse légion étrangère, mon vieux. Quand on a du courage, on n’a pas d’excuse !
— Donnez-moi les papiers : j’en suis. »

Pierre, qui suivait du regard le Belge qui l’avait interpelé, tourne la tête pour découvrir au pied de sa caisse un jeune homme de petite taille, avec une veste trouée et un visage sale, qui lève les yeux vers lui, un simple baluchon jeté sur l’épaule.

« Excellente initiative, dit Pierre tout en s’accroupissant pour mieux lui parler. Alors, d’où viens-tu, mon gars ?
— De Lens. Je suis mineur, annonce le réfugié en chiquant du tabac.
— Lens ? s’étonne Pierre. Mais c’est en plein territoire occupé ! Comment diable es-tu arrivé jusqu’ici ?
— Par le train. Ça pose un problème ? »

Pierre jette un œil vers Bizet, qui hausse les épaules en retour. L’adjudant s’assoit sur sa caisse et tire une liasse de papiers d’une sacoche.

« Tant que tu es volontaire, tout me va. Alors, qu’est-ce qui te tente ? Des mineurs, on en aurait bien besoin dans le Génie ou…
— L’infanterie, le coupe le Nordiste. Je veux être en ligne.
— Voilà un vrai patriote ! salue Pierre en lui tendant un papier. Comment t’appelles-tu ? »

« Jean Bocquet », répond le petit homme en inspectant les papiers.
Pierre lui sourit et se redresse sur sa caisse, son porte-voix à la main. Juste avant de reprendre son discours à la cantonade, il lance au volontaire :

« Présente-toi demain avec ces papiers au 24e d’infanterie ! Et bonne chance ! »

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