10 novembre 1914 – Secteur d’Ypres – Neville Bowers

Neville siffle entre ses dents et, à nouveau, actionne sa mitrailleuse Maxim. Une rafale de balles frôle les Allemands qui rampent dans la boue à une centaine de mètres devant les Anglais. Des cris montent de leurs lignes avant d’être suivis de quelques coups de feu. Les Britanniques s’aplatissent autour de la mitrailleuse installée dans un trou d’obus alors que les projectiles filent au-dessus d’eux. Robinson relève la tête pour brièvement pointer ses jumelles vers l’ennemi.

« Tir trop haut, ces fumiers rampent ! gueule-t-il. Règle un cran plus bas et on reprend, en rafales courtes ! (Il se laisse retomber dans le cratère qui empeste la poudre et fixe Neville d’un regard empli d’inquiétude.) Ils sont des milliers ! Des milliers, tu m’entends ! On doit avoir toute l’Allemagne juste en face !

— Ta gueule, Robinson ! lui crie Neville en actionnant le mécanisme pour abaisser son arme et tirer au ras du sol. J’ai besoin d’indications de tir, pas de commentaires !
— N’empêche que si on ne les arrête pas maintenant, ils vont se mettre à nous grenader, mon vieux ! »

La fin de sa phrase est couverte par une nouvelle série de tirs, et Robinson constate que Neville est tellement crispé sur les poignées de la Maxim qu’il en a les paumes des mains écorchées. À côté d’eux, l’un des mitrailleurs, une balle dans l’épaule, pleurniche en tamponnant avec un mouchoir son épaule blessée sous son uniforme trempé de sang.

« Surchauffe, surchauffe ! » crie Neville en désignant le canon de l’arme qui a viré au rouge à force de cracher le feu.

Le blessé abandonne son épaule un instant et trempe son bidon dans une minuscule flaque d’eau boueuse au fond du cratère, avant de le tendre à Robinson. Il le vide sur la mitrailleuse qui se met à siffler comme une bouilloire quand le liquide est instantanément vaporisé par la chaleur. Neville se remet à tirer sur les soldats ennemis. Il est abrité par le relief lunaire du terrain, bombardé des heures durant par les Allemands avant leur passage à l’offensive.
Il ne lui faut pas une minute avant qu’il ne doive de nouveau s’époumoner :

« Surchauffe, bon Dieu ! Il me faut plus d’eau !
— Tire en rafales plus courtes, je t’ai dit ! C’est normal que ça chauffe si tu ne fais pas ce que je te dis ! gueule Robinson.
— Je fais ce que je peux ! »

Les balles sifflent au-dessus du cratère. Le blessé fait encore passer de l’eau que l’on déverse sur la Maxim chauffée à blanc. Le garçon au fond du trou annonce d’une voix terrifiée :

« C’était la dernière gourde, Bowers ! Je n’ai plus d’eau à te donner ! »

L’unique réponse de Neville est un long juron entrecoupé de rafales, alors que les premières explosions de grenades soulèvent la boue tout autour d’eux. Robinson se laisse glisser sur les bords de la paroi pour descendre vers le fond, moins exposé. Neville crie encore, désespéré :

« Surchauffe ! De l’eau !
— Y en a plus, mon vieux ! Plus une goutte, ni dans nos gourdes, ni ailleurs ! C’est la fin des haricots ! »
Le jeune homme blessé panique devant l’issue qui semble inéluctable.

Neville regarde vers l’ennemi, qui n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres. Tout autour des mitrailleurs, les lignes déjà très affaiblies par le bombardement ont commencé à céder. Il reste immobile l’espace d’une seconde, comme hypnotisé par ce raz-de-marée humain qui arrive vers lui, puis se tourne vers ses deux camarades. Serrés dans la boue au fond du cratère, ils le regardent plein d’espoir. Neville leur crie quelque chose.

« J’ai dû mal entendre ! Répète ! demande Robinson.
— J’ai dit : pissez dans une gourde ! hurle de toutes ses forces Neville. S’il n’y a plus d’eau, pissez ! »

Les deux servants de mitrailleuse échangent un regard interloqué.

« Pas de chichis ! J’ai besoin de tout ce que vous avez pour refroidir ce maudit canon ! Sans lui, on est morts, alors ne me dites pas que vous n’êtes pas prêts à pisser pour sauver vos vies ! »

Neville recommence à tirer, avec son arme rougeoyante, alors qu’au-dessous de lui, Robinson se reprend soudain. Il défait son pantalon face au sourcil interrogateur du blessé, et déclare avec un sourire déplacé au beau milieu d’un champ de bataille :

« Désolé, mon vieux, mais j’ai déboutonné en premier. »

L’autre ne comprend pas, et Robinson dit simplement :

« C’est TA gourde qu’on va utiliser ! »

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