11 novembre 1914 – Faubourg Saint-Jacques – Aline Drouot

La rue a quelque chose de sinistre.

En temps normal, à cette heure de la fin d’après-midi, elle est accueillante. Des gens entrent et sortent des troquets où ils viennent s’abriter du vent froid de l’automne et discuter de l’actualité autour d’un café dont les effluves se diffusent jusque dans la rue. Des familles se promènent, les parents rabrouent leurs enfants qui courent en tous sens, des vendeurs ambulants poussent leurs charrettes en criant leurs prix de sorte que tout Paris les entende.

Mais aujourd’hui, Aline a l’impression que l’air de la rue est plus épais.

Les trottoirs sont déserts, les troquets presque vides, aucune odeur de café ne s’échappe d’où que ce soit. Derrière la vitrine d’un établissement, le tableau noir où l’on affichait le prix du croissant indique désormais « Le propriétaire est au front : réouverture à la chute de Berlin ». Aucun enfant ne court sur les pavés en poursuivant un camarade.

Il n’y a que deux veuves qui remontent silencieusement la rue, l’une assez jeune pour être la fille de l’autre. Aline croit la reconnaître : n’était-elle pas dans sa classe quand elle était enfant ? Mais la tête est basse et les yeux gonflés par les larmes, aussi ne saurait-elle sûrement pas reconnaître sur ce visage les traits de son amie d’autrefois. Une bourrasque glaciale s’engouffre entre les bâtiments et oblige Aline à retenir son chapeau d’une main et relever son écharpe de l’autre.

Paris, en temps de guerre, est sinistre. Personne n’ose dire « morte ». Ça porterait malheur, à en croire les vieilles du Faubourg.

Un bruit de grelots tire Aline de ses pensées. Au coin d’une ruelle, un curieux attelage vient d’apparaître. Un vieil homme, gros bonnet gris sur la tête et pipe aux lèvres, s’avance tranquillement, les mains dans les poches, aux côtés d’une minuscule charrette. Aline se surprend à sourire en voyant l’animal de trait. Un énorme chien aux poils blancs si longs qu’on ne voit pas ses yeux tire la petite carriole d’un pas tranquille. À son cou dodelinent les clochettes qui ont attiré l’attention d’Aline. En apercevant la jeune fille qui l’observe, le vieil homme s’approche d’elle avec son attelage.

« Besoin de quelque chose, mademoiselle ? demande-t-il sans retirer la pipe de sa bouche.
— Pardonnez-moi, monsieur, j’étais juste étonnée de voir un chien tirer un chariot, répond Aline timidement.
— Hé bien, rit le vieux, c’est que l’armée m’a pris mon cheval et ma charrette ! Ce que vous voyez là, mademoiselle, c’est un peu l’ombre du marchand que j’étais ! »

Son rire n’est interrompu que par une brève quinte de toux qui le convainc de laisser sa pipe l’espace d’un instant. Aline caresse le chien et celui-ci, trop heureux, penche la tête pour mieux se faire cajoler.

« Et que vendez-vous ? interroge Aline, les yeux posés sur l’animal qui remue pour obtenir encore des caresses.
— En ce moment, des vêtements pour l’hiver. Peut-être avez-vous besoin de quelque chose ? »

Il soulève une couverture posée sur la petite carriole et révèle tout un bazar de pulls, d’écharpes, de gants et de bonnets en grosse laine.

« Vous me pardonnerez, mademoiselle, je n’ai pas beaucoup de choix, il faut dire que…
— Cela m’ira très bien. En fait, j’aurais bien besoin de quelque chose, sourit Aline.
— Ah oui ?
— Mon frère est parti à la guerre, je pense qu’il doit faire froid, là-bas, plus encore qu’ici.
— Dans quel régiment est-il ? demande le vieil homme en tirant prudemment sur sa pipe.
— Le 24e d’infanterie, répond Aline, un brin de fierté dans la voix.
— Ah, le régiment de Paris, soupire le camelot. C’est que la capitale doit lui manquer, à votre frère. »

Le marchand remarque que le sourire d’Aline s’efface un peu. Elle retire doucement sa main de la tête du chien. Elle est prise par l’envie de confesser à quelqu’un l’étrange sentiment qu’elle a développé depuis la dernière lettre de son frère, arrivée il y a quelques jours.

« Je ne sais pas. Dans ses courriers, il a surtout l’air préoccupé. Je m’inquiète pour lui. Je crois qu’un cadeau de la maison lui ferait du bien. Alors, si vous pouviez me vendre ceci… »

Elle indique du doigt une paire de mitaines en laine ainsi qu’une grosse écharpe, que le marchand saisit tranquillement. Il se sert de l’écharpe comme d’un gros paquet pour les mitaines. Une fois la transaction effectuée, il fait signe à son chien de reprendre la route. Les roues se remettent à cahoter sur les pavés et les carillons à tinter, mais le camelot se retourne une dernière fois pour lancer à Aline :

« Si vous voulez un conseil pour votre frère : mentez. Ne lui dites pas à quoi ressemble Paris en ce moment, ça le minerait. »

Il s’éloigne paisiblement pour tourner dans une rue du Faubourg, et murmure sans qu’Aline ne sache s’il s’adresse à elle ou à lui-même.

« Je fais pareil pour mon fils. »

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