24 novembre 1914 – Saint-Adresse – Stéphane Peeters


Assis sur les marches de la porte de service, l’énorme cuisinier fredonne un air populaire entre deux bouffées de cigarette. Son crâne rasé dodeline au rythme de la mélodie. Le marmiton n’interrompt son récital que lorsqu’il voit s’approcher un jeune homme bien mis.

« Qu’est-ce que tu veux, gamin ? Tu devrais pas être ici, c’est un bâtiment officiel. »

Le garçon s’arrête. Il n’est plus sûr d’être au bon endroit. Lorsqu’il se retrouve nez à nez avec le cuisinier, qui s’est levé pour le toiser de toute sa hauteur, il tremble un peu.

« T’as perdu ta langue ? C’est pas ouvert au public, je te dis, grogne le cuisinier. »
Il fixe le jeune homme de ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, comme deux feux minuscules brûlant au fond de leurs grottes de chair.
« Pardon, monsieur, c’est bien le Palais des Régates ? En fait je… bégaye le jeune homme avec un fort accent belge. Je cherche à voir le chef de salle pour…
— Ah ! l’interrompt le cuisinier qui se fend immédiatement d’un sourire bienveillant. Tu dois être Peeters ?
— Oui, oui, tout à fait ! s’exclame le garçon, enfin rassuré. Stéphane Peeters, le nouveau maître d’hôtel, ench…
— Laisse tomber les politesses, va, on n’a pas la journée. Le chef de salle est malade, alors c’est moi qui te fais visiter. »

La porte de service claque bruyamment et tous deux se retrouvent bientôt dans une vaste cuisine, aux murs blancs et à l’équipement quelque peu vétuste. Plusieurs hommes sont à leurs postes.

« Tu sais comment tout ça marche, hein ?
— Oui, répond fièrement Stéphane, j’étais maître d’hôtel à Bruxelles avant la guerre.
— Bon, ben c’est déjà ça, souffle le marmiton, parce qu’ici, tu vas voir, on trouve de tout. Tiens, le type là-bas, à la plonge, dit-il en indiquant un homme aux cheveux grisonnants, figure-toi qu’il était postier à Liège. Et le gars avec la casserole, là-bas, il paraît qu’il avait sa propre société de textile. La guerre, ça mène à tout, tu vois ! »

Il tape si fort dans le dos de Stéphane pour ponctuer son bon mot que le maître d’hôtel fait deux pas en avant bien malgré lui. Il rit pour contenter le cuisinier, même s’il a du mal à se remettre sur ses pieds.

Ils passent ensuite la porte des cuisines pour se retrouver dans une vaste salle où deux tables en bois se font face. L’une d’elles est de dimensions modestes, mais elle est recouverte d’une nappe bien plus élégante.

« C’est pour un mariage ? s’étonne Stéphane.
— Ha ha ha, t’es un marrant, toi ! s’esclaffe l’homme en lui assénant de nouveau une tape dans le dos. Ils ne t’ont rien dit en t’affectant chez nous ?
— Non, pas vraiment, juste qu’on avait besoin de moi, répond Stéphane en passant discrètement une main sur son épaule endolorie.
— Et voilà ! Chaque fois c’est la même chose, râle-t-il. C’est à moi de tout expliquer ! Bon, tu sais au moins pourquoi le service des réfugiés belges t’a envoyé à Sainte-Adresse ?
— Parce que c’est la nouvelle capitale de la Belgique en attendant que l’on reprenne le pays… ose timidement le jeune homme, qui craint la prochaine attaque du cuisinier.
— C’est ça. (Il sourit avec enthousiasme.) Mais si tu veux mon avis, les Français se sont bien foutus de nous ! Ils auraient pu trouver plus grand que ce coin perdu du Havre pour faire office de capitale, dit-il avec agacement. Mais bon, tu connais les Français. Et puis si tu ne les connais pas encore, ça ne va pas tarder, tu vas voir ! »
Stéphane n’échappe pas à une bourrade amicale du cuisinier.

Soudain, deux détonations secouent tout le bâtiment, suivies par un long mugissement. Dans les cuisines, les casseroles s’entrechoquent avec fracas et la vaisselle tremble dans un vacarme tel qu’on l’entend jusque dans la salle. Stéphane, paniqué, se baisse pour se protéger. C’est alors qu’il voit avec étonnement que le cuisiner n’a pas bougé.

« Tiens, les Français font tirer leurs canons, dit tranquillement le marmiton, en ignorant la mine effrayée de Stéphane.
— Mais sur quoi peuvent-ils bien tirer ? Les Allemands sont déjà là ? s’inquiète Stéphane, qui se relève doucement.
— Ils tirent sur la mer, mon vieux. (Le cuisinier se rallume une cigarette.) C’est pour faire peur aux sous-marins. Je ne sais pas si ça marche, mais tu verras, ils le font plusieurs fois par jour. Bon, de quoi je te causais ?
— Des tables. La grande et la petite. »
Le maître d’hôtel est à peine remis de ses émotions mais il veut faire bonne figure.
« C’est ça, merci. Écoute, puisque le gouvernement est ici, les délégués étrangers auprès du gouvernement le sont aussi. Et c’est ici, au Palais des Régates, qu’ils sont accueillis et qu’ils mangent. Ton travail, ça va être de préparer leurs tables et de servir ces Messieurs.
— Et comment les placer sur chacune des tables ? insiste le maître d’hôtel.
— La petite, c’est pour nos alliés. La grande, pour les pays neutres. Dès que l’un d’entre eux se rallie à nous, tu le passes sur la petite table. Il y a un tableau là-bas, vérifie-le tous les jours. »

Stéphane approuve et embrasse la salle du regard en essayant de l’imaginer emplie d’ambassadeurs répartis en fonction de leurs alliances militaires. Une question lui traverse l’esprit, et il ne peut s’empêcher de demander :

« Et si un pays rejoint l’ennemi ? »

Le cuisinier serre son tablier entre ses poings.

« Alors débarrasse son couvert, viens en cuisine et brise son assiette. Tu parlais de table de mariage ? Hé bien ici, c’est pareil. Quand un invité ne fait pas honneur aux hôtes, il n’est pas le bienvenu, » dit-il en repartant vers les cuisines.

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