25 novembre 1914 – Reims – Jeanne Gaubert

Un trou béant dans la voûte du souterrain médiéval laisse passer un rayon de lumière. Des flocons de neige tombent paresseusement. Lorsque Jeanne passe au-dessous, elle ne manque pas de lever les yeux pour contempler les ruines de l’épicerie où elle faisait ses courses il y a encore quelques mois. Désormais, la façade en partie effondrée disparaît peu à peu sous la neige. L’hiver semble avoir frappé plus tôt cette année, comme pour dissimuler sous son blanc manteau les cicatrices de la guerre.

Depuis le mois de septembre, les Allemands bombardent quotidiennement la ville, de jour comme de nuit. Le ronflement puissant des obus venus s’écraser sur la Cité des sacres est devenu tristement familier pour la population. Pour échapper à cette folie moderne, les habitants se sont abrités dans le passé.

Abandonnés, murés, parfois mêmes oubliés, les souterrains de la ville d’autrefois ont été rouverts à coups de pioche, et des familles entières y ont trouvé refuge. Petit à petit, elles ont apporté de quoi les rendre plus confortables. Des lampes pour lire en attendant que l’orage d’acier passe, des coussins pour s’asseoir, des meubles récupérés dans les ruines de la ville pour stocker des vivres, des bandages et d’autres fournitures essentielles.

Puis, en voulant creuser des voies entre les caves pour circuler sous terre durant les bombardements, on a commencé à redécouvrir des vestiges de la Commune. Grâce aux réfugiés, la vie s’est emparée des sous-sols de la ville.

Jeanne continue son chemin, une lanterne à la main.
« Attention où vous mettez les pieds ! » s’exclame un pompier qu’elle découvre dans sa lumière. Elle s’arrête net. Dans l’un des flancs de la galerie, jusqu’aux souliers de Jeanne, s’ouvre une bouche noire, immense cheminée qui descend jusqu’aux entrailles de la terre. Jeanne a beau en approcher prudemment sa lumière, le fond reste invisible.

« Un puits de crayère, crie le pompier, de l’autre côté de la galerie, difficilement accessible à Jeanne. On est dans les anciennes carrières de la ville, ça doit remonter à Charlemagne, tout ça, mademoiselle, peut-être même à César ! Je vous conseille de faire demi-tour. Nous allons installer ce que nous pourrons pour signaler cet endroit dangereux.
— Je sais, je l’ai appris à l’école, répond Jeanne, étonnée pourtant devant ce spectacle de la nature toute-puissante. Mais c’est justement vous que je cherchais ; j’aurais besoin de l’aide de pompiers.
— Oui, mademoiselle ? Qu’est-ce qui se passe ? demande le soldat du feu dont Jeanne distingue progressivement le visage, à mesure qu’il parvient à se rapprocher d’elle. Les Allemands tirent encore ?
— Non, c’est… Vous savez, l’hôtel particulier qui a pris feu hier… (La jeune femme fait une pause.) Tous deux semblent se souvenir des innombrables incendies qu’ils ont vus depuis le début de la guerre. Hé bien, une fumée noire s’élève des ruines, les gens du voisinage disent que les braises reprennent.
— Dites aux voisins de laisser. Ça n’ira pas bien loin. Il n’y a de toute manière plus grand-chose à brûler, dit-il avec dépit. Et puis, vous savez, nous sommes occupés par ici. Je vous en prie, mademoiselle, faites demi-tour, c’est plus prudent.
— Mais vous aurez bientôt sécurisé ce trou, dit-elle avec toute la détermination qui la caractérise. Un pompier doit s’occuper d’un feu, c’est ça, son métier !
— Mademoiselle, nous avons plus urgent qu’un feu, ici. »

L’homme lève sa lampe de poche et Jeanne aperçoit alors plusieurs pompiers accroupis autour de lui dans l’obscurité. La Reimoise pousse un cri en découvrant ce qui les réunit. Dans la béance de la paroi du souterrain, est figé un gros objet cuivré. Il brille à la lueur des lampes. Un cylindre que Jeanne identifie aussitôt :

Un obus.

« Il a percé le sol au-dessus de nous, dit-il en indiquant plus loin derrière lui le trou dans le plafond souterrain, avant de finir sa course dans ce mur sans éclater, explique le pompier. Il est donc évidemment encore très dangereux. Si on y touche, on risque de faire s’effondrer tout un pan de la galerie.
— Mais, demande Jeanne d’une voix peu assurée, qu’est-ce que vous êtes censés faire dans ces cas-là ?
— Je n’en sais rien, Mademoiselle. C’est bien là le problème ! »
L’homme fait tourner sa lampe autour du projectile comme s’il espérait y trouver la solution.
« Mais Reims n’est pas la première ville bombardée de l’histoire, tout de même, s’emporte Jeanne. Comment a-t-on fait au cours des guerres précédentes ?
— Avant, on tirait au boulet. C’est la première guerre où l’on utilise des obus. Alors ça, c’est une nouveauté. »

Il regarde Jeanne avec attention. Elle n’ose plus approcher la flamme de sa lampe du groupe d’hommes rassemblés autour de l’obus.

« Si vous voulez mon avis, mademoiselle, il va falloir demander à l’armée de créer un nouveau corps de métier. Parce que là, nous avons un gros problème. Et je pense que ce n’est qu’un début. »

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