28 novembre 1914 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

La neige crisse sous les chaussures de Lucien à chacun de ses pas.

Les flocons n’ont cessé de tomber depuis le début de la journée. Les rues se sont couvertes d’une couche molle et blanche dans lesquelles chaque empreinte a écrit une histoire. Lucien essaie de les deviner à la lueur des réverbères.

Des traces encore fraîches de lourds souliers cloutés forment un cercle. Lucien s’imagine un policier en faction marchant en rond pour se réchauffer, ou bien le complice d’un crime en train de faire le guet qui aurait fui à l’approche du jeune imprimeur. Des traces de roues et de sabots entachées d’une large éclaboussure carmin laissent deviner qu’un chariot de marchand de vin a perdu ici l’un de ses tonneaux. Autour du lieu de l’incident, on peut lire les pas de ceux qui se sont écartés pour ne pas être éclaboussés et ceux des curieux qui se sont approchés promptement afin de commenter l’événement.

Lucien poursuit son chemin pour aller prendre son service à l’atelier. Il soupire. Voilà qu’il en est réduit à lire dans la neige pour se distraire. Depuis qu’Antoine et Jules sont partis, ce n’est plus pareil. Pour un peu, il regrette presque de ne pas les avoir suivis à la guerre. Là-bas, au moins, ils doivent en voir, des choses.

L’Intransigeant raconte que les soldats français donnent des noms de rues de Paris à leurs tranchées et qu’ils s’y amusent presque, tant les Allemands flanchent à la moindre attaque. L’autre jour, un article racontait même qu’un soldat du Reich venu se rendre avait été refusé par les Français qui n’avaient pas envie de s’ennuyer pour un seul prisonnier. L’Allemand était donc reparti à sa tranchée et était revenu une heure plus tard avec vingt de ses camarades pour se rendre en groupe. Lucien en est à se demander combien de prisonniers ont bien pu faire Jules et Antoine lorsqu’il aperçoit devant lui l’atelier illuminé, grand ouvert malgré le froid.

Dans la lumière qui sort de l’imprimerie se dessine la silhouette de l’un des employés. Il barbouille de la colle sur la porte à grands coups de pinceau avant d’y apposer une affiche. À peine a-t-il terminé son œuvre que surgit derrière lui une silhouette bedonnante familière à Lucien.

« Papa ? » appelle Lucien, interloqué.

Son père ne se retourne pas, trop occupé qu’il est à relire l’affiche encore humide. Lucien le rejoint, alors que l’employé est retourné à son poste. Son visage se décompose peu à peu, lorsqu’il découvre ce qui est écrit en grands caractères.

« Les imprimeries Ledoux recherchent un chef de machine et un ouvrier qualifié pour approvisionner les machines. Horaires de nuit. Salaire à discuter. Contacter M. Ledoux, propriétaire. »

Lucien reste bouche bée, incapable d’en croire ses yeux. Très lentement, il se tourne vers son père et demande d’une voix tremblante :

« Tu veux remplacer Antoine et Jules ?
— Bah ! s’exclame son père avec dédain. L’hiver est déjà là, alors la guerre ne devrait pas reprendre avant le printemps. Et vu comme ces fainéants n’arrivent pas à avancer… Dans le meilleur des cas, on ne reverra pas tes deux copains avant l’an prochain ! Et l’imprimerie ne peut pas éternellement tourner en sous-effectif.
— Mais, papa, tu ne peux pas leur faire ça ! s’emporte Lucien. Ils n’ont pas choisi d’être là-bas, tu ne peux pas en plus les renvoyer !
— Bien sûr que je le peux ! (Le père de Lucien tape du pied dans la neige avant de s’en retourner vers l’intérieur de l’atelier, que réchauffent les machines en train de tourner.) C’est encore moi le patron, que je sache !
— Qu’est-ce qu’ils feront à leur retour ? Et puis où va-t-on trouver des bras, des gens qualifiés ? La ville est déserte ! »
Lucien poursuit son père, la voix emplie d’amitié pour ses camarades et de colère envers son père.

M. Ledoux se faufile entre les machines et inspecte les derniers tirages. Il élève la voix par-dessus le raffut des presses pour répondre à Lucien :

« Les théâtres, mon fils ! Avec la guerre, ils sont fermés. Bon nombre de troupes sont incomplètes, les acteurs sont au front. Pense à tous ces techniciens qui y travaillaient et qui cherchent un emploi ! Avec les prix qui montent, c’est maintenant qu’il faut les embaucher, quand ils en ont vraiment besoin, et qu’ils n’ont pas les moyens de négocier. Avant que les théâtres ne rouvrent !
— Mais… tente vainement Lucien.
— Mais rien du tout ! s’exclame son père en se tournant vers lui, furieux. C’est mon entreprise, et c’est moi qui commande ! Je ne suis pas ici pour faire plaisir à tes petits copains mais pour faire manger notre famille ! Nous avons l’opportunité de refaire les effectifs de la société à bas prix, je ne vais pas la laisser passer simplement pour deux camarades d’écoles qui ne sont pas fichus de repousser les Boches jusqu’à Berlin ! »

Lucien bredouille quelques excuses le temps que son père se calme un peu. Il le suit dans l’imprimerie sans dire un mot. Il attend de sentir qu’il peut revenir sur le sujet sans risquer une nouvelle explosion de colère paternelle.

« Est-ce qu’au moins, tu pourrais considérer les nouveaux salariés comme des remplaçants et envisager de reprendre Antoine et Jules à leur retour ? Ils sont plus expérimentés que n’importe qui d’autre sur ces postes et tu le sais. »

Le père de Lucien le considère de haut en bas, stupéfait du toupet de son fils. Après avoir longuement soupiré, comme s’il acceptait de céder à un caprice, il concède enfin :

« Pourquoi pas. »

Lucien aurait seulement préféré qu’il n’ajoute pas, d’un ton glacial :

« À condition qu’ils reviennent. »

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