1er décembre 1914 – Paris – Isabelle Chemin

 

La tête appuyée contre la vitre du métro, Isabelle se laisse bercer par les cahotements réguliers qui secouent la rame. Autour d’elle, les voyageurs se livrent aussi au jeu du grand théâtre qu’est le métropolitain. Un homme aux élégantes lunettes argentées fixe ses chaussures, perdu dans ses pensées. Non loin de lui, un jeune garçon s’est assoupi sur un strapontin et respire bruyamment, un filet de salive au bord des lèvres. Deux femmes âgées l’observent et échangent à voix basse des commentaires indignés sur son manque de tenue.

Et puis, comme à chaque arrêt, le vacarme des freins réveille l’ensemble des passagers.

« C’est déjà Saint-Lazare ? » demande l’endormi à la cantonade en ouvrant l’œil.

De l’autre côté des vitres, les lumières d’une station éclairent le quai. Ce n’est pas Saint-Lazare.

« Liège ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ? demande l’une des deux vieilles dames, assises en face d’Isabelle.
— C’est le nouveau nom de la station Berlin, mesdames, messieurs ! La station est de nouveau desservie, pour votre confort ! » répond le poinçonneur qui monte à bord.
Il salue d’un coup de casquette, comme pour souligner son arrivée théâtrale.
« Vos tickets, s’il vous plaît ! »

Tout le monde présente son titre de transport, à l’exception d’un jeune homme qui rougit en palpant ses poches une à une. Enfin, il sort un vieux portefeuille de cuir : il a retrouvé son ticket. Il sourit fièrement à tous les passagers qui le prenaient pour un resquilleur.

« J’ai mis des années à me souvenir des noms de toutes les stations et il faut maintenant que vous les changiez ! s’indigne encore la femme qui s’agite sous sa toque en fourrure.
— C’est la guerre, madame ! répond le contrôleur avec solennité. Les Boches voulaient Paris, ils n’auront pas même une station de métro !
— Êtes-vous certain que ce genre de symbole soit bien utile ? s’enquiert Isabelle en se mêlant à la conversation.
— Ce sont des symboles, mademoiselle, c’est déjà ça ! Cela fait plaisir aux familles de soldats.
— Mon frère est au front, monsieur, répond-elle avec fierté, et ça ne me fait ni chaud ni froid.
— Hé bien, dites-vous que cela ferait plaisir aux réfugiés de Liège en ce cas, c’est un hommage à leur résistance ! »

La voix du contrôleur trahit son enthousiasme, ce qui ne fait qu’attiser les remarques de ceux qui n’en voient guère l’utilité.

« Quand vous avez fermé la station en août simplement parce qu’elle s’appelait Berlin, vous avez probablement ennuyé davantage de Français que d’Allemands ! intervient l’homme aux lunettes argentées.
— Allons, allons ! La voici de nouveau ouverte et désormais auréolée du symbole de la résistance belge ! argumente le poinçonneur en continuant son office auprès des voyageurs.
— Il n’empêche, l’entrée de la station est toujours rue de Berlin.
— Ah non ! Désormais, c’est aussi la rue de Liège ! »

Une vague de protestations s’ensuit, alors que tous se plaignent de cette idée saugrenue de renommer des lieux entiers en fonction des victoires ou des défaites.

« Il vaudrait mieux que la guerre se termine vite alors, sinon vous allez renommer tout Paris ! raille Isabelle.
— “Vous”, “Vous”, je n’y suis pour rien ! se défend le fonctionnaire.
— Je parlais des autorités.
— Mais, nous ne sommes pas les seuls ! Tout le monde s’y met ! sourit alors l’homme en uniforme. Vous savez que, désormais, dans les cafés, vous ne pouvez plus commander de café viennois puisque nous sommes en guerre avec l’Autriche-Hongrie ?
— Ça alors, s’étonne Isabelle, ça va me manquer !
— Oh, mais vous pourrez toujours en avoir… »

Le poinçonneur se penche vers elle et ajoute en retenant un rire :

« Désormais, vous devrez demander “un café liégeois !” »

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :