2 décembre 1914 – Ypres – Neville Bowers

 

« Tu peux m’laisser là. D’toute façon, j’vais crever ! »

Neville s’arrête une nouvelle fois pour regarder Robinson. Il est à genoux dans la neige dont l’épaisse couche recouvre le champ. Il reprend difficilement sa respiration ; il ressemble à une machine à vapeur mal réglée. Il ne lève même pas les yeux quand Neville, qui frotte ses mains gantées contre ses manches pour se réchauffer, s’approche de lui :

« Monsieur Robinson survit aux balles, Monsieur Robinson survit aux obus, mais Monsieur Robinson a peur d’un peu de neige ? ironise Neville avec de grands gestes.
— Un peu de neige ? s’exclame Robinson en montrant son nez rougi. Ça monte presque jusqu’aux genoux ! J’en ai marre, j’ai froid ! Je déteste le froid !
— Arrête de te plaindre et remets-toi en marche. La corvée, c’est la corvée. »

Neville s’approche de son camarade, et veut l’aider à se relever.

« Alors on va chercher les rations, on apporte tout ça aux copains et on savoure le tout près d’un bon feu dans un abri. Qu’en dis-tu ?
— J’en dis que j’veux rentrer ! (Le mitrailleur repousse Neville et se rassoit dans la neige.) Je vais crever, je te dis ! Tu diras à mes parents que j’ai pris une balle et puis c’est tout ! dit-il avec théâtralité.
— Pourquoi faut-il toujours que tu exagères ? Allez, debout, on y va, je te dis. »

Neville lui tourne le dos et se remet lentement à tracer un chemin dans la neige. Robinson se dresse sur ses pieds et crie, avec ses mains en porte-voix :

« Bowers, tu m’abandonnerais là ? T’as pas de cœur ! »
Neville ne se retourne pas mais lui lance, amusé :
« Qui voulait que je le laisse là il n’y a pas cinq minutes ? »

Un bruit étrange, comme un long cri, vient de s’élever dans la campagne.

Neville et Robinson s’accroupissent instantanément. Autour des champs, il n’y a que quelques bosquets. Rien ne bouge sous le ciel gris. Au loin, on devine le clocher du village où les cuisines roulantes se sont installées.

Une nouvelle fois, le son retentit : le long sifflement ne ressemble pas à un obus. Les deux Anglais reconnaissent enfin une machine à vapeur qui s’approche.

Presque immédiatement, une énorme locomotive décorée d’un drapeau anglais surgit au détour d’un bois. Recouverte de grosses plaques métalliques, elle chasse la neige en s’avançant lentement sur les rails. Neville et Robinson restent bouche bée en voyant ainsi le train fendre le paysage poudreux. Ils s’étonnent plus encore lorsqu’ils réalisent que chacun des wagons est hérissé de canons.

C’est alors que l’étonnant convoi ralentit et s’arrête au bout du champ. Des soldats, armés de pelles, en descendent rapidement. Ils se mettent à dégager la voie d’une couche de neige plus imposante.

La curiosité redonne toute son énergie à Robinson. Il se met à courir comme il peut. Ses genoux s’enfoncent à chaque pas mais il sautille en faisant de grands signes à l’équipage du train.
« Suis moi ! Il faut qu’on sache c’que c’est qu’ce truc ! » s’exclame-t-il en fonçant vers le train.

Les deux Anglais courent vers le convoi à l’arrêt. Les sentinelles postées au bord de la voie ne réagissent qu’à peine, reconnaissant l’uniforme couleur terre de leurs compatriotes. Sitôt qu’il aperçoit le conducteur descendre de sa machine, Robinson l’assaille de questions sans reprendre son souffle :

« Salut, mon vieux ! Dis donc, quel engin ! Qu’est-ce que c’est ? Bon Dieu, même les camions que j’ai conduits au pays ont l’air de jouets à côté de ta machine ! Vous venez faire quoi dans le secteur d’Ypres ? Vous avez été bombardés ? »

Le mécanicien ne dit rien et fait simplement signe qu’il ne comprend pas. Robinson ouvre de grands yeux étonnés.

« Un problème, messieurs ? intervient un officier à l’allure élégante, qui descend à son tour de la locomotive. D’où venez-vous, soldats ?
— Des tranchées d’Ypres, mon capitaine, répond Neville qui comprend bien que la question vise à savoir s’ils sont des déserteurs. Nous sommes de corvée de ravitaillement, poursuit-il, mais mon camarade le soldat Robinson a vu votre convoi et voulait l’admirer, mon capitaine.
— Ça oui ! Il est beau, cet engin ! renchérit Robinson en contemplant la locomotive. Votre mécano doit avoir un sacré coup de main pour s’occuper d’un tel monstre. Mais, excusez-moi, il ne parle pas anglais ? J’ai… »

L’officier l’interrompt en riant :
« Vous parlez de Raymond ? Mais Raymond n’est pas anglais, enfin, c’est un Belge !
— Un Belge ? À bord d’un train anglais ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? s’interroge Robinson, médusé.
— Ce qu’il se passe ? répète l’officier. Vu ce que les Allemands ont envoyé sur Ypres, nous sommes ici pour leur faire payer chacun de leurs coups. Et avant même qu’ils ne localisent notre batterie roulante, nous serons déjà loin.
— Alors, vous êtes là pour nous aider ? Avec votre machine ?
— Ce n’est pas juste une machine, voyons, s’amuse l’officier. Hein, Raymond ? Dis-leur ce que c’est ! Le train ! Sa majesté ! »

Une étincelle de fierté brille dans les yeux du machiniste qui comprend enfin une partie de la conversation. Face à Neville et à Robinson, il annonce de son meilleur accent :
« H. M. A. T. ! His Majesty Armored Train ! Pour vous servir. »

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