5 décembre 1914 – Belleville – Édouard Bachimont

 

Mille couleurs se bousculent dans la vitrine du magasin de jouets où s’alignent chevaux de bois, poupées, voitures miniatures et soldats de plomb. Au-dessus de cet étalage, une grande affiche représente un Père Noël dans un grand manteau blanc qui dit : « Noël approche, n’attendez plus, entrez ! »

Édouard, la moustache collée sur la vitrine, inspecte avec attention chacun des jouets. Finalement, il se décide à entrer dans le magasin. Une clochette tinte doucement alors qu’il pousse la porte et que se révèle l’intérieur de la boutique.

Sur de grandes tables, le propriétaire a fidèlement reproduit la circulation d’un boulevard parisien avec ses petites voitures. À côté, une fastueuse table a été dressée pour un repas magnifique dans une maison de poupées. Dans un coin, une armée de soldats miniatures bleus et rouges encerclent quelques figurines surmontées de casques à pointe. Des cartes de Noël où s’affichent des Pères Noël de toutes les couleurs sont alignées sous un panonceau qui apostrophe l’acheteur : « Envoyez une carte à vos soldats pour leur dire que vous pensez à eux pour les fêtes ! »

« Que puis-je pour vous, brigadier ? demande avec entrain le propriétaire de la boutique, un petit homme au crâne dégarni et à la moustache bouclée. Vous cherchez un cadeau pour un petit garçon ? Une petite fille ?
— Je suis intéressé par la petite voiture jaune en vitrine », répond Édouard.
Le vendeur de jouets s’empresse d’aller prendre avec précaution la minuscule automobile.
« Puis-je la voir de plus près ? » demande le policier.
Lorsqu’il a le véhicule en main, il l’inspecte et le fait tourner entre ses doigts pour qu’aucun détail ne lui échappe.

« Ah ! s’exclame-t-il enfin.
— Il y a un problème, monsieur ? s’inquiète le vendeur de jouets.
— Regardez ce qui est écrit entre les roues avant !
— Je ne vois pas bien. Vous permettez, je vais chercher mes lunettes, dit-il, le souffle court.
— Je vais vous le dire, moi ! gronde Édouard. Il est écrit “Fabriqué à Hambourg” ! Vous pensiez que je ne reconnaîtrais pas un modèle fabriqué par les Boches, peut-être ?
— C’est-à-dire que… tente timidement le marchand.
— Silence ! ordonne Édouard. Vous vendez des jouets produits par l’ennemi ! Vous les enrichissez ! Ah, je vous y prends !
— Écoutez, presque tous mes jouets viennent de France, s’explique à toute allure le commerçant, je vous assure que je suis patriote !
— Hé bien, on ne dirait pas ! Prouvez-le-moi ! »

Le marchand de jouets se frotte nerveusement les mains en regardant autour de lui comme s’il espérait trouver une solution. Son regard revient finalement à la petite voiture toujours entre les mains du policier. Il dit alors, hésitant :

« Peut-être… peut-être pourrais-je offrir ce jouet au garant de l’ordre que vous êtes ? Pas un sou de plus n’ira aux Allemands, et vous avez peut-être un enfant que cela rendra heureux. »

Édouard feint de réfléchir à la proposition, mais il a déjà pris sa décision :

« Très bien, dit-il enfin en fourrant le jouet dans sa poche. Mais que je ne vous y reprenne plus ! »

Il ressort de la boutique pour retrouver le trottoir enneigé. Sitôt qu’il s’est suffisamment éloigné de la vitrine, il sourit largement. La ruse a déjà marché dans deux magasins. Maintenant qu’il a trouvé un jouet pour ses deux fils, il faudrait qu’il trouve quelque chose pour sa femme. Édouard resserre la cape noire de son uniforme et tourne au coin de la rue.

Si ses souvenirs sont bons, il y a là un tailleur qui fait venir son tissu d’Autriche.

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