15 décembre 1914 – Secteur de La Malmaison – Klaus Radmacher

Klaus reprend un peu de café en jaugeant le jeune garçon qui vient de passer la porte de la ferme. Il ne doit pas être bien vieux, pense-t-il. Son uniforme est trop grand pour lui, son allure en est presque ridicule. Son visage constellé de taches de rousseur contraste avec ses grands yeux bleus qui cherchent dans la salle un visage sur lequel se poser sans crainte. Mais tout autour de la table du petit déjeuner, les aviateurs allemands l’observent comme des rapaces le feraient avec une souris.

« Bulletin météo ! semble s’excuser le garçon en brandissant un papier.

— Pas trop tôt, lui répond un officier. Lis donc !
— Oui, mon capitaine. »

Le jeune soldat se lance dans sa lecture d’un ton malaisé, laissant deviner, phrase après phrase, qu’il ne comprend pas parfaitement ce qu’il est en train de lire. Un des pilotes l’interrompt brutalement en lui faisant de grands gestes :

« On s’en fout ! Va à la fin !
— Mais…
— À la fin, gamin ! insiste l’autre. Les deux dernières lignes ! Mais quel empoté, alors ! »

Le regard du soldat plane quelques secondes avant d’atterrir sur les deux dernières lignes :

« En raison des chutes de neige, aucun vol ne sera autorisé ce 15 décembre. Aucune amélioration en vue. Prochain bulletin : 16 décembre. »

Une joyeuse clameur accueille cette nouvelle, et autour de la table, les pilotes allemands trinquent allègrement. Assis à côté de Klaus, Georg rêvasse en regardant les flocons par la fenêtre. De l’autre côté de la vitre s’étend un vaste champ enneigé, délimité par un grand bois. À proximité, de larges tentes installées les unes à côté des autres, faisant office de hangars pour les avions, ressemblent à un cirque triste. Sous ces fragiles abris, des mécaniciens inspectent les Taube de l’armée allemande.

« Nos oiseaux hibernent, Georg, dit Klaus.
— C’est dommage, je volerais bien, répond Georg, de la nostalgie dans la voix.
— Moi aussi, mais c’est sûr que ce n’est pas possible… Il faudrait dégager la neige du champ, décoller avant que tout ne soit recouvert, alors que ça n’arrête pas de tomber… Et puis, les copains devraient s’activer avec leurs pelles jusqu’à notre retour… Vois le bon côté des choses. Les Français ne voleront pas non plus un jour comme aujourd’hui. Nous n’allons pas nous plaindre d’avoir pour mission de rester au chaud dans une petite ferme française à boire du café et jouer aux cartes, tout de même !
— Ça non, c’est sûr… marmonne Georg.
— Allons ! s’exclame Klaus en décelant de la tristesse dans la voix de son camarade. Moi aussi, j’ai envie de voler, je te dis ! Les occasions se font rares en ce moment, c’est sûr, mais Noël approche, et au moins, nous ne risquons plus de… »

Un terrible vacarme stoppe Klaus dans son discours ainsi que tous les pilotes qui discutaient gaiement de leur journée finalement libre. Le grondement se poursuit de plus belle. L’un après l’autre, tous les aviateurs se lèvent et se postent aux fenêtres.

Au loin, les lourds nuages d’hiver reflètent les éclairs lumineux des explosions, et des colonnes de fumée s’élèvent dans le ciel. Le bombardement se fait plus sourd, plus puissant. Derrière les aviateurs, les tasses de café tremblent dans leur soucoupe. Georg essuie la buée de la vitre d’un revers du coude.

« Tu as raison, Klaus, dit-il lentement. Les Français savent que personne ne pourra voler aujourd’hui. »

Il colle son visage plus près encore des carreaux, et dit ce que tout le monde a compris :

« Alors ils passent à l’offensive. »

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