22 décembre 1914 – Paris – Bastien Fourrache

« Hé bien alors, tu ne vas pas travailler aujourd’hui ? Tu as décidé que ça ne t’intéressait plus d’aller au boulot ? »

Le serveur part d’un grand rire puis s’approche de la table à laquelle Bastien est installé. Le journaliste lève les yeux, un peu gêné d’être assis là alors qu’il devrait être en train de retourner au bureau. Il fouille ses poches à la recherche d’un mouchoir pour essuyer la sueur qui coule de son front rougissant, lorsque le bistrotier lui tend le sien.

« Tiens, j’en ai un autre. Qu’est-ce que je te sers ?
— Un café, bredouille Bastien.
— Et un café, un ! s’exclame-t-il au milieu de l’établissement vide. Mais ça ne me dit pas ce que tu fais ici à cette heure ! Non pas que je ne veuille pas de toi, mais tu ne viens jamais avant 18 heures d’habitude.
— Quand je suis sorti pour déjeuner, mon chef m’a dit de ne pas revenir. Jusqu’à nouvel ordre. »

Le commerçant perd brutalement son sourire amusé et ses gestes se font plus lents, comme s’il craignait de brusquer Bastien. Il réfléchit un moment, et, plein de compassion, dit alors :

« C’est d’la mauvaise nouvelle, ça, ou je ne m’y connais pas. Allez, c’est la maison qui offre. Je m’en sers un aussi, tiens. »

Il achève de remplir les tasses brûlantes et vient s’asseoir en face du journaliste. Bastien a un bref sourire en coin.

« C’est gentil, mais ce n’est pas ce que tu penses. Je n’ai pas été renvoyé.
— Pas renvoyé ? Mais tu me disais encore hier que ton patron et toi vous ne vous entendiez pas, alors ce s’rait pas étonnant qu’il finisse par te renvoyer, le bougre ! Pourquoi te dirait-il de ne pas revenir au bureau si ce n’était pas un licenciement ? Il te paierait à rester au café, maintenant ? s’étonne le bistrotier.
— Si seulement ! soupire Bastien. Depuis que j’ai osé dire en réunion que je n’étais pas tout à fait d’accord avec lui, il veut me le faire payer. Et je crois qu’il a enfin trouvé un moyen.
— Mais comment ? »

Bastien grimace douloureusement en repensant au sourire carnassier que lui a adressé son chef ce matin.

« J’ai critiqué le traitement éditorial de la guerre. (Il marque un temps d’arrêt.) Alors je crois qu’il va m’y envoyer. Il m’a même dit que je devais « prendre des forces ».
— Ho ben, mon vieux ! souffle le cafetier. Ce serait drôlement salaud !
— Comme tu dis.
— Enfin, si tu veux mon avis, tente de le rassurer le commerçant, c’est mieux d’aller à la guerre comme journaliste que comme soldat.
— Je n’en suis pas certain. Il ne va pas m’envoyer à l’état-major, tu sais. Il va m’envoyer en première ligne. Tous les risques du front, mais sans le fusil pour se défendre ! »

Bastien savoure la première gorgée de son café comme si c’était la dernière. Son hôte le regarde sans dire un mot, jusqu’à ce que le journaliste lâche, résigné :

« Enfin… j’aurai peut-être une chance de raconter la vérité sur ce qu’il se passe là-bas. »

%d blogueurs aiment cette page :