29 décembre 1914 – Hambourg – Rudi Altenbach

“Caporal Rudi Altenbach ?”

Rudi fait encore un pas sur sa jambe boiteuse avant de se retourner, les sourcils froncés. Au milieu des jardins de l’hôpital, un élégant officier de marine lui sourit, un dossier militaire sous le bras. En voyant ses galons de lieutenant, Rudi tente aussitôt de se mettre au garde à vous mais sa jambe le tiraille et il ne parvient qu’à claudiquer maladroitement là où il espérait claquer impeccablement les talons. Les yeux du lieutenant tombent sur sa jambe sans que l’officier n’en perde pour autant son sourire.

“Inutile de vous donner du mal, caporal, je suis ici pour discuter.
– Discuter mon lieutenant ? s’enquiert le jeune soldat, suspicieux.
– Certainement. Voulez-vous vous asseoir ?
– Ça ira mon lieutenant.”

D’un geste discret, Rudi ramène lentement sa jambe vers l’intérieur jusqu’à se tenir aussi droit qu’il le peut. Il soutient le regard du marin qui lui semble presque s’amuser de la situation. L’officier agite d’une main gantée le dossier qu’il a à la main.

“Puisque c’est ainsi… dites-moi Altenbach, vous étiez en Belgique, c’est cela ?
– Dans l’infanterie mon lieutenant. Les Belges m’ont eu d’un éclat d’obus au genou. Mais comme vous le voyez, je suis debout mon lieutenant.
– Ah ! s’enthousiasme l’officier. La médecine moderne ! Je suis ici pour une raison précise, caporal. J’ai appris que vous aviez demandé à être réaffecté sur le front Ouest. Pourrais-je savoir pourquoi ? Avec votre blessure, vous pourriez être affecté à un poste à l’abri, ici.”

Rudi jette un oeil vers les fenêtres de l’hôpital. Là, derrière, la plupart rêveraient d’une blessure comme la sienne. Alors s’ils savaient qu’il a demandé à repartir pour le front… Rudi se fait plus grave et reprend, un ton plus bas.

“Un de mes deux frères a été tué, mon lieutenant. Max, le plus jeune de la fratrie. Alors c’est pas une patte folle qui va m’empêcher d’y retourner, grogne-t-il à l’attention de son genou mutilé.
– Je vois. Écoutez, vous comprendrez qu’au vu de votre blessure, on ne peut pas vous réaffecter dans l’infanterie. Alors je suis venu vous proposer de rejoindre la marine impériale. On a besoin de monde là-haut.
– Là-haut mon lieutenant ? Vous voulez dire sur un navire en mer du Nord ? s’étonne Rudi en faisant un pas en arrière. Vous savez mon lieutenant, je ne nage pas très bien !
– La mer du Nord ? sourit de plus belle l’officier. Ho non mon vieux ! Je parlais de là-haut.”

Le lieutenant se met soudain à scruter le ciel, et pendant quelques secondes, on n’y voit rien d’autres que le plafond des lourds nuages d’hiver au-dessus d’Hambourg. Et puis soudain y apparaît un immense ventre blanc qui crève les cieux dans un vrombissement de moteurs. Rudi reste bouche bée en voyant le gigantesque aéronef qui descend sur la ville. Le lieutenant rajuste sa casquette et commente, triomphal :

“Que diriez-vous de rejoindre les zeppelins de la marine impériale ?”

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :