30 décembre 1914 – Ypres – Neville Bowers

“Que fait un mitrailleur, Bowers ?”

Neville se mord la lèvre pour ne pas éclater de rire. Il y a deux jours, un sergent écossais lui a raconté une blague qui commençait exactement de la même manière. Mais au vu du regard noir que le nouveau capitaine jette sur Neville, il se doute que lui n’est pas là pour plaisanter. Raide comme un piquet au fond du minuscule abri de tranchée qui sert de bureau à l’officier, Neville fixe droit devant lui la lanterne crasseuse qui pend du plafond de terre.

“Alors Bowers ?
– Je ne sais pas mon capitaine.
– Vous êtes mitrailleur et vous ne savez pas ce que vous êtes supposé faire ? explose le capitaine. Un mitrailleur, ça mitraille, bougre d’idiot ! Est-ce trop compliqué pour vous, Bowers ?
– Non mon capitaine.”

L’officier donne un grand coup de poing sur la caisse de bois devant lui, faisant ainsi sauter en l’air les papiers, crayons et balles qui s’y trouvaient. Il se saisit d’un document qu’il soulève entre deux doigts comme s’il s’agissait là d’une chose dégoûtante.

“Ce n’est pas trop compliqué ? Alors si vous êtes si instruit, dites-moi ce que c’est que ce document ?”

Neville ne reconnaît le papier que trop bien. C’est à cause de celui-ci que l’unité a perdu son capitaine et qu’on leur en a affecté un nouveau pour “les remettre au pas.”

“C’est le rapport du 25 décembre mon capitaine.
– C’est cela même ! enrage l’officier. Je vous le lis ! Je cite : “A 7H20, un soldat allemand sort de sa tranchée et s’avance vers nos lignes.” Et à votre avis, est-ce que j’y lis que le mitrailleur Bowers le mitraille ?
– Il ne paraissait pas hostile, mon cap…
– SILENCE ! l’interrompt le capitaine en hurlant de rage. Il reprend le rapport et y lit d’une voix courroucée “Le soldat Neville Bowers refuse de tirer et sort à la rencontre de l’ennemi. S’ensuit un échange de… de…” »

La lèvre du capitaine tremble, et Neville, toujours droit comme un i, achève sa phrase.

“De chocolats mon capitaine.
– BOWERS ! l’officier bondit et approche son visage si près de celui de Neville que ce dernier ne sent que trop bien son haleine de tabac froid. Vous êtes supposé tirer sur les Allemands, pas leur distribuer du chocolat !
– C’était Noël mon cap…
– SILENCE ! SILENCE ! Plus un mot, imbécile ! Tout ce rapport est plein de vos imbécillités et de celles de vos camarades ! Une messe avec l’ennemi ! Des chansons ! Et même un match de foot ! Nom de Dieu Bowers, est-ce que vous avez une seule chose intelligente à dire pour votre défense ?”

Neville réfléchit un instant, puis répond tranquillement :

“J’ai mis deux buts aux Allemands, mon capitaine.”

“DEHORS !” s’égosille l’officier, chassant Neville de l’abri. Le mitrailleur s’en va tranquillement regagner la tranchée dans laquelle les autres soldats font la file pour se faire rabrouer. En tête de file, Robinson se frotte les mains en grelottant.

“Alors ? Il t’a dit quoi, le casse-noix ?
– Il m’a dit qu’il voulait que tu lui parles de tes passes décisives durant le match de Noël, ricane Neville.
– Ça doit pouvoir se faire, dit Robinson en opinant du chef.”

“SUIVANT !” hurle la voix du capitaine depuis l’abri.

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