6 janvier 1915 – Cormicy – Dimitri Poznik

“Bureau des pleurs, j’écoute ?”

 Confortablement assis dans une chaise à bascule récupérée dans une ferme abandonnée, Dimitri se balance d’avant en arrière, le téléphone à la main. Deux gros sillons boueux ont fini par se creuser sous son siège à force de répéter ce geste toute la journée, et la chaise est à présent en partie embourbée dans le sol de l’abri de rondins qui protège la pièce d’artillerie dont Dimitri a la responsabilité. Un canon de 75 qui ces derniers temps, lui sert principalement à appuyer ses pieds pour pouvoir continuer à se balancer dans son siège malgré l’embourbement avancé de sa chaise. Dimitri soupire en écoutant les cris apeurés au téléphone.

 “Ici le secteur nord de Sapigneul ! Les boches nous envoient du 210, il faut riposter ! gémit la voix crépitante de l’autre côté du combiné.
– Je voudrais bien moi mon gars, mais j’ai ordre de pas tirer. Alors je tire pas, répond Dimitri dans un soupir fatigué.
– Secteur nord de Sapigneul ! Les boches envoient du 210 on vous dit ! Il faut les faire taire ! insiste la voix entrecoupée de grésillements.
– Dis-donc Toto, je t’avais entendu la première fois, tu sais ? Je te dis qu’on a ordre de ne pas tirer. Toi comprendre ?”

 Pendant un instant, on entend plus que le grésillement, et Dimitri espère que c’est le signe qu’il a été compris. Il pousse un peu plus des pieds contre son canon pour se pencher suffisamment en arrière et ainsi regarder par l’ouverture de son abri. Au loin, il peut apercevoir des explosions du côté de Sapigneul. Quelques secondes après chacune d’entre elles, un ronflement sourd parvient jusqu’à la position de l’artilleur français.

 La voix a repris dans le téléphone.

 “Ils sont en train de démolir les tranchées ! C’est du sérieux ! Tirez ! Tirez bon dieu, ordres ou pas !
– Hé, Sapigneul, je peux voir d’ici que c’est la fête chez vous. Moi aussi j’ai envie d’envoyer du pruneau sur Tonton Fritz, mais des obus, ben j’en ai presque plus, faut croire qu’ils avaient pas prévu qu’on se tape dessus jusqu’en 1915 à l’état-major. Alors les patates qu’on a, on les garde pour vous sauver les fesses si les Boches essaient de sortir de leurs tranchées pour visiter les vôtres. T’as tout compris cette fois ou je t’envoie une estafette avec un dessin ?
– Passez-moi votre chef de pièce !
– C’est moi le chef de pièce. Maintenant, planque tes fesses et attends que ça passe.
– Enfoiré d’artiflot ! aboie son interlocuteur.”

 Dimitri raccroche et soupire longuement. Les artilleurs autour de lui le regardent se balancer sur sa chaise sans dire un mot. Au loin, on entend le grondement de l’artillerie ennemie s’éloigner, et Dimitri se penche pour constater que les Allemands ont changé de secteur à bombarder. Il lève les yeux au ciel.

 “Voilà qu’ils bombardent d’autres couillons. Allez, c’est reparti !”

 A peine a-t-il achevé sa phrase que le téléphone posé près du canon se met à sonner. Dimitri le décroche d’un geste las.

“Bureau des pleurs, j’écoute ?”

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