8 Janvier 1915 – Cormicy – Journal d’Antoine Drouot

Il y a un nouvel homme au sein de notre escouade depuis quelques jours. Un renfort tellement inattendu que moi-même, je peine encore à y croire.

Nous avons tous compris dès le deux janvier que quelque chose se préparait pour nous. Car tôt dans la nuit, Chassagne fait claquer la porte branlante de notre cave et se met à brailler :

 “Debout là dedans, salopards ! Debout ! On a besoin de vous sur Sapigneul !”

 Il n’a pas besoin d’insister pour que nous nous levions, car il lui suffit de s’éloigner en laissant grande ouverte la porte par laquelle s’engouffre un glacial vent d’hiver pour que nous ne puissions même plus somnoler. L’un après l’autre, nous nous levons et allons prendre nos capotes, nos fusils et refaire nos paquetages aussi vite que possible en y fourrant les restes des fêtes. Un fond de pot de confiture, une demie-tablette de chocolat et d’autres trésors qui nous réconforteront dans les heures difficiles qui nous attendent dans les tranchées de première ligne de Sapigneul.

Lorsque nous mettons le pied dehors, des sous-officiers patrouillent les ruines du village. Ils braquent les entrées de caves de leurs lampes en donnant des ordres, et bientôt surgissent des souterrains des files de soldats aux mines fatiguées et aux uniformes débraillés qui traînent le pied pour se mettre en route. “Plus bas, les lampes, plus bas !” maugrée un lieutenant qui patrouille dans les rues.

Mais alors que notre demi-section menée par Chassagne traverse l’ancienne place du village, une voix sèche jaillit de l’obscurité :

 “Halte !”

Notre petite troupe s’arrête brutalement derrière le sergent qui stoppe net, et Henry encore mal réveillé se cogne dans mon sac à dos en ne réalisant que trop tard que nous venons de nous arrêter. Il jure silencieusement, alors qu’à côté de nous s’avance une haute silhouette enfoncée dans un grand manteau noir : le capitaine Dragon.

 “Sergent Chassagne, l’interpelle doucement l’officier.
– Mon capitaine ! salue Chassagne en claquant des talons.
– Inspection de votre demi-section.
– Demi-sectioooon, eeeeen rrrrangs ! ordonne-t-il comme à la caserne.
– Inutile, l’interrompt Dragon.”

À notre grande surprise, le capitaine allume sa propre lampe de poche et la braque vers nos visages. Nous grimaçons et fermons les yeux devant cette lumière aussi vive que soudaine, et Dragon longe notre formation en inspectant non pas notre équipement comme nous nous y attendions, mais nos faces couvertes de saletés. Enfin, il éteint sa lampe et s’en retourne vers Chassagne.

“Cette escouade, sergent. Ce sont bien principalement des réservistes ? dit Dragon en montrant du doigt nos rangs. Les hommes de l’autre escouade de la demi-section nous regardent en coin, probablement à se demander tout comme nous ce qui nous attend.
– C’est le cas mon capitaine, confirme Chassagne.
– Parfait, ils feront l’affaire. Sergent, vous restez ici avec ces hommes, ils sont sélectionnés pour une mission spéciale.
– Une mission spéciale, mon capitaine ? demande Chassagne sans parvenir à cacher son étonnement.
– En effet, répond Dragon sans détailler plus avant de quoi il retourne. Sergent, assurez-vous qu’ils soient présentables et envoyez-les voir le commandant du bataillon dès que possible, il les attend.
– Bien mon capitaine !
– Cela fait, vous pourrez rejoindre le reste de votre demi-section et partir comme convenu pour Sapigneul.
– Bien mon capitaine !”

 Le capitaine Dragon s’éloigne dans la nuit, et Chassagne se retourne vers nous, courroucé.

 “Alors vous, bande de salopards, vous avez intérêt à ne pas merder ! Je vous connais mes agneaux, toujours prêts à lambiner ! Vous avez quinze minutes pour retourner à votre cave et nettoyer armes et tenues ! Inspection des paquetages ! S’il manque un seul bouton de culotte, je vous fais courir autour du village jusqu’à en crever, est-ce clair ?
– Oui sergent !”

Et nous voilà à partir au pas de gymnastique vers notre cave sous les aboiements étouffés de Chassagne. Nous avons à peine le temps de brosser nos capotes et de cacher la confiture et le chocolat loin de nos paquetages que déjà, Chassagne descend quatre à quatre l’escalier de la cave en soufflant comme un buffle dans sa moustache.

 “En rangs ! En rangs ! Sac à dos devant vous ! Nom de nom, qu’est-ce que c’est que ça, Chemin ?
– Ma baïonnette, sergent ! répond Jules au garde à vous.
– Moi j’appelle ça un vieux clou ! Brique-moi ça ! Et ça Choiseul ? C’est une couverture ou une peau de bête ? Va falloir me nettoyer ce chiffon à gros lard !
– Oui sergent, grommelle Choiseul.
– Et toi mon petit Henry, tu as sautillé derrière tout un régiment de cavalerie ou…”

 L’un après l’autre, Chassagne passe devant nous et s’insurge de l’état de nos tenues ou de notre équipement. Il donne de grands coups de pied dans nos affaires et nous donne trente minutes pour tout recommencer. Alors, nous recommençons, puisque nous n’avons guère le choix.

 “Et ça mon p’tit Chassagne ? C’est une moustache ou un balai de petite vieille ? Il va falloir me tailler ça, salopard ! lance Jules en imitant le sergent pour le plus grand plaisir de notre troupe qui rit de bon cœur.
– Tu pourras lui dire ça quand tu seras promu lieutenant, lui répond Weinberg.
– Bientôt ! Bientôt ! rit Jules.”

 Chassagne réapparaît à l’heure dite et nous voici en rangs comme à la caserne, nos paquetages à nos pieds et nos fusils prêts pour l’inspection. Le sergent trouve à nouveau ici une tâche sur une capote, ou là un bouton mal lustré. Une nouvelle fois, il nous renvoie à notre ouvrage, et ce n’est qu’à sa troisième inspection qu’enfin, il considère que nous sommes “À peu près présentables.” Et nous voici en route dans la nuit d’hiver pour la dernière maison au sud du village, où tout un groupe d’officiers est en train de s’échanger cartes et ordres de mission à la lumière d’une lanterne. Parmi eux, le commandant discute avec un aide de camp, et tous se taisent en entendant le pas cadencé de notre escouade qui approche dans la nuit. Lorsque nous arrivons à leur niveau, leurs yeux brillent sous la lune et dans leurs larges capes, ils ressemblent à de curieuses chouettes qui inspecteraient les ruines à la recherche de rats tirés de leurs souterrains comme nous le sommes.

 “Sergent Chassagne mon commandant, au rapport !
– Ah, sergent ! répond le commandant d’un ton aimable tout en faisant signe aux autres officiers de se disperser. Je vous attendais. Est-ce là l’escouade que j’ai fait demander ?
– Oui mon commandant !
– Parfait, dit-il en s’avançant parmi nous. De bons gaillards. Des réservistes, c’est cela ?
– En effet mon commandant !
– Excellent, Dragon a bien fait son office. Messieurs, vous avez été sélectionnés pour une mission toute particulière. Je compte sur votre dévotion et votre patriotisme pour l’accomplir avec brio.
– Est-ce dangereux, mon commandant ? demande timidement Weinberg.
– Seulement si vous échouez ! plaisante l’officier. Il se trouve que le ministère m’a informé qu’un journaliste rejoignait notre régiment pour écrire sur la vie au front. Un certain Bastien Fourrache. En tant que réservistes, vous incarnez à la perfection la diversité du pays et le courage des hommes mobilisés pour le défendre. Je compte donc sur vous pour accueillir ce Monsieur Fourrache et lui présenter la vie au front sous son meilleur jour. Et bien entendu, vous assurer que rien de fâcheux n’arrive à ce Monsieur. J’ai déjà fait envoyer le caporal Combes le chercher à son auberge de Romigny. Vous accueillerez donc ce journaliste demain à l’aube, et l’accompagnerez où il le souhaitera pour qu’il nous écrive de beaux articles. Y a-t-il des questions ?”

Personne n’ose lever la main, tant nous n’osons croire ce que l’on vient de nous annoncer. Un journaliste ? Parmi nous ? Voilà quelque chose à quoi nous ne nous attendions sûrement pas. Le commandant se frotte les mains et joyeusement, nous lance :

 “Parfait ! conclut le commandant. Alors bon repos à Cormicy pour cette nuit, et demain, assurez-vous de faire bonne impression à notre invité. Si ce n’était pas le cas, ajoute-t-il un ton plus bas, vous devriez me rendre des comptes.”

D’un signe de tête, il nous signifie que cet entretien est terminé, et Chassagne salue avant de nous ramener à notre cave. Il reste à la porte alors que nous descendons nous y installer pour passer la nuit, et d’une voix menaçante, nous lance :

 “Moi, je repars pour Sapigneul… mais vous, mes agneaux, si j’entends dire qu’un seul d’entre vous a déçu le commandant, il aura affaire à moi ! Alors faites honneur à la compagnie, ou vous aurez de gros problèmes, c’est vu ?”

“Oui Sergent !” répond-t-on tranquillement en faisant mine de nous installer dans l’ordre, nos affaires pliées avec soin pour ne pas les salir ou les abîmer. Mais dès que Chassagne a fermé la porte de la cave et que nous voyons ses pieds s’éloigner au travers du soupirail, tout le monde laisse ce qu’il était en train de faire, et on crie, on rit, on se donne de grandes tapes dans le dos.

 “Un journaliste ! dit Kane. Bon sang, j’en ai jamais vu un de près !
– On va avoir notre binette dans les journaux ! ajoute Henry. Ah, dis ! Il faut que j’écrive chez moi !
– Tu penses qu’il écrira nos noms ? demande Jules. Que je dise à ma sœur d’acheter sa feuille de chou pour la mettre au mur de chez moi !
– On devrait être prudent, dis-je en brisant un peu l’enthousiasme général.
– Et pourquoi donc, Drouot ? demande Riou.
– A cause de Pinot.”

Dans un coin de la pièce, Pinot nous fixe de ses yeux ronds sans dire un mot.

“Pinot ? Ah, ben Pinot, il va pas l’emmerder, au contraire, il est muet comme une carpe, je ne vois pas le problème, dit Riou en haussant les épaules. Il ne risque pas de raconter les conneries qu’il a faites en Belgique.
– Justement, dis-je en mettant ma main sur l’épaule du Breton. Si un journaliste raconte qu’on a parmi nous un de ces soldats du front au comportement étrange… ça pourrait intéresser les officiers. Et je n’ai pas envie de devoir… j’ai du mal à trouver mes mots. Enfin, comme pour Mercier.”

 J’ai la vision fugace du visage distordu de Mercier au moment où j’ai appuyé sur la détente dans le peloton d’exécution.

 “Antoine a raison, reprend Jules qui a perdu de son enthousiasme. Weinberg, il faudra que tu couves Pinot. Si le journaleux l’enquiquine, tu détournes son attention.
– Ça doit pouvoir se faire, répond l’orfèvre en déroulant tranquillement sa couverture.
– Je parle de Pinot, mais ce n’est qu’un exemple. Le journaliste ne doit rien repérer de suspect, dis-je en constatant que mes camarades se mettent à soupirer ; ce qui était prétexte à fête quelques instants auparavant ressemble désormais à une corvée. Donc il ne doit pas voir que l’on planque confiture et chocolat dans nos paquetages, ou même… hé bien, pas de Poste Babylone.
– Quoi ? s’insurge Papa. J’ai pas envie de retourner chez la censure ! Et puis, ils ne vont rien comprendre chez moi si je repasse par le canal postal traditionnel !
– À nous tous de nous débrouiller, avoue-je tristement. Nous devons tous faire comprendre à nos familles que pour quelques temps, il faudra passer par la voie officielle. Et vous devez leur faire comprendre de manière à ce que si un censeur lise votre courrier, il ne comprenne pas ce que vous racontez. Car censeur ou journaliste, si quelqu’un apprend que nous faisons passer nos courriers et nos colis par une voie parallèle, nous risquons d’avoir de gros ennuis.”

“Merde.” Ce mot est répété jusqu’à l’écœurement par toute l’escouade alors que chacun réfléchit à comment il va s’y prendre et ce que ce journaliste va nous poser comme contraintes. L’ambiance est bien sombre, alors que nous nous préparons à dormir pour aller accueillir à l’aube celui qui nous pose tant de soucis. Mais alors qu’un énième “Merde !” résonne parmi nous, la porte de la cave s’ouvre et une voix bien connue nous lance :

 “C’est comme ça qu’on accueille les copains ? Z’êtes vraiment des cons !”

“Benoît !” nous exclamons-nous en voyant notre camarade descendre les escaliers le sourire aux lèvres. Son uniforme est tout aussi impeccable que le nôtre, et il a sur le visage une expression ravie non pas en nous regardant, mais parce que dans un coin de la pièce, son immonde arbre de Noël est encore là.

 “Ah, vous l’avez gardé ! Bon, on peut l’jeter maint’nant, mais quand même, ça fait plaisir !
– Benoît, qu’est-ce que tu fais là ? demande Weinberg qui croit à peine ce qu’il voit.
– Je me l’demande aussi. Y paraît qu’z’êtes en “mission spéciale”, dit-il en prononçant le mot avec mépris. Et l’estafette qui m’a dit ça, elle a aussi dit que j’devais vous r’joindre. J’ai pas tout compris, mais y paraît qu’un blessé parmi vous, ça f’rait bien, ou j’sais pas quoi…”

Un petit rire parcourt nos rangs alors que nous comprenons bien ce qu’il se passe : quelqu’un a dû apprendre qu’un membre de la section était blessé légèrement et s’est dit que ça ferait sûrement terriblement patriotique, les blessés qui ne peuvent s’empêcher d’accomplir leur devoir parmi leurs camarades au lieu de rester à se faire chouchouter par les infirmières. En quelques mots, nous expliquons à Benoît ce qu’il se passe, et le montagnard peine à y croire.

 “Un journaleux ? Un gratte-papier ? Hé ben, y va s’amuser ici ! Moi qui pensais qu’c’était juste un prétexte pour me virer d’l’hosto !
– Benoît, n’oublie pas, dis-je sérieusement, il faut être prudent.
– Bah, t’inquiète, j’suis toujours prudent, tu m’connais.
– C’est bien pour ça que je dis cela, Benoît.”

Nous discutons encore un moment, autant du retour de Benoît que de l’arrivée prochaine du journaliste, et enfin, les voix s’éteignent une à une alors que chacun s’endort.

Le lendemain à l’aube, nous sommes alignés en rangs à l’entrée sud de Cormicy, sous le commandement du caporal Launay, qui est enfin reparu. Un gros livre déforme la poche de sa capote, et il fait les cents pas devant notre formation en guettant la route. De temps à autre, il s’essuie les lunettes en maugréant.

 “Où est-ce qu’il est… il est pourtant l’heure… il devrait déjà être là…”

 À notre grande surprise, ce n’est pas une voiture qui approche, mais un soldat qui remonte la route d’un bon pas, tout le bas de son uniforme bleu trempé de boue. Lorsqu’il est assez près, nous reconnaissons le caporal Combes. Derrière-moi, Henry chuchote.

 “Ah… Combes. Tu m’étonnes qu’ils l’aient pris pour accompagner le journaliste, avec sa tête de minet. Ça fait un beau zigue pour les photos.”

 L’inimitié teintée de jalousie que Coutier avait développé pour ce caporal avec lequel nous n’avons jamais guère discuté s’est transmise à notre escouade. Comme si s’en prendre à ce pauvre caporal pouvait honorer sa mémoire en lui montrant que par-delà la mort, nous poursuivions sa pensée.

 “Messieurs bonjour, lance courtoisement Combes en tapant ses pieds contre une vieille borne de pierre en bord de route. Vous êtes le comité d’accueil de Monsieur Fourrache ?
– C’est exact, répond Launay. Où est-il ?
– Sur la route.
– Et à quelle heure arrivera-t-il ? On nous avait dit à l’aube, et cela fait bien deux heures que le soleil est levé.
– Je me suis mal fait comprendre, reprend Combes. Il est littéralement sur la route. Sa voiture est partie avant l’aube mais s’est embourbée entre ici et Hermonville. Il va falloir aller l’aider.”

Un soupir exaspéré parcourt nos rangs alors que les deux caporaux nous font nous mettre en formation de marche. Et nous partons sous le ciel gris d’un matin d’hiver, alors que le soleil refuse à se montrer derrière son voile de nuage cotonneux. Un vent glacial traverse nos habits, et puisque nous devons être impeccables, nous n’avons ni écharpe, ni mitaines, ni quelque protection que ce soit pour nous protéger en dehors de nos uniformes réglementaires bien trop peu adaptés aux rigueurs de la saison.

 Après presque une heure de marche, nous apercevons au détour d’un virage une automobile enfoncée sur sa droite dans le fossé boueux du bord de la route. À côté d’elle, un territorial chauve à l’imposante moustache est adossé au capot et fume tranquillement une cigarette.

 “Ah ben c’est pas trop tôt ! nous lance-t-il joyeusement. V’là la cavalerie !
– Écartez-vous soldat, lui répond Combes, et retournez au volant. Nous allons pousser la voiture.
– Ben poussez donc mes cocos ! ricane-t-il en s’enfermant dans l’automobile. Et poussez fort !”

Alors que nous allons nous positionner dans le fossé, tout le monde a les yeux rivés sur la banquette arrière de la voiture. A quoi ressemble notre invité ? Nous apercevons un gros bonhomme moustachu vêtu d’un épais manteau qui s’essuie le front en nous contemplant avec des yeux curieux. D’une main, il joue nerveusement avec un chapeau melon sur ses genoux, et j’entends Benoît rire doucement avant de chuchoter.

 “T’as vu l’gros ? C’est l’journaliste ou celui qu’a mangé l’journaliste, hé ? On dirait Choiseul !
– Ta gueule Benoît ! ordonne Henry aussi bas que possible. Il va t’entendre !
– Ho hé, pour c’que j’en dis ! Tiens, pis c’était bien la peine d’nous faire beau pour patauger dans la merde ! Ah, si j’avais su…”

Nous sommes secrètement ravis d’entendre à nouveau les plaintes de Benoît parmi nous, alors que toute l’escouade s’enfonce dans la boue du fossé pour pousser l’automobile. Seul Launay ne se salit pas, et reste à l’avant, la manette du moteur à la main, pour relancer celui-ci sitôt que l’on aura remis le véhicule sur la route.

 « Allez, poussez ! Poussez ! ordonne Combes.
– La vache ! Ce qu’elle pèse ! Vous voulez pas faire descendre le journaliste et ses valises ? demande Papa, le visage rouge dans l’effort.
– Monsieur Fourrache n’a pas à se salir, et dix hommes de l’armée française peuvent bien pousser une voiture d’un fossé, que je sache.”

 La réponse de Combes fait grommeler Jules à côté de moi.

 “Tiens, je me disais que c’était pas le mauvais bougre, ce caporal, à venir patauger avec nous, mais tiens ! Encore un fayot !”

 L’automobile est bien enfoncée dans le fossé, et il nous faut bien des efforts pour enfin, la remettre sur la route. Nous nous extirpons de la boue, crasseux et en sueur, et pendant que Launay relance le moteur à coups de manivelle, le chauffeur baisse sa fenêtre avec un grand sourire alors que la voiture se met à rugir.

“Merci les gars ! Z’êtes de chics types !
– Comment tu l’avais mise dans le fossé, ta caisse, pépé ? demande Jules en se penchant à sa fenêtre.
– Il faisait pas encore jour, alors j’ai pas bien vu…
– Ah ! Tu fouettes le mauvais pinard mon vieux ! Tu m’étonnes que tu l’aies envoyée au trou ta bagnole !”

Combes lui pose la main sur l’épaule et lui fait un signe de tête. Visiblement, il n’est pas de bon ton de faire remarquer haut et fort les erreurs de certains devant un journaliste. Jules lui jette un regard courroucé avant de venir me rejoindre derrière la voiture. Combes va lui s’asseoir à côté du chauffeur.

 “On se retrouve à Cormicy. En route.”

 Combes remonte sa fenêtre après cet ordre, et la voiture part en pétaradant vers le village. Elle n’a pas encore disparu derrière le prochain virage, que déjà, toute l’escouade braille.

 “Ah, quel con celui-là ! Il repart pépère, alors que nous, tiens !
– Il n’y avait pas de place dans la voiture pour toute une escouade, Messieurs, intervient Launay. Par ailleurs, le caporal Combes avait déjà gagné Cormicy à pied pour venir nous chercher.”

Mais ça ne sert à rien de nous raisonner : nous avons décidé que nous ne l’aimions pas, puisque Coutier ne l’aimait pas, alors même avec les meilleurs arguments du monde, Launay ne pourrait nous faire changer d’avis. C’est donc une troupe sale et braillarde qui regagne Cormicy une heure plus tard, et découvre la voiture arrêtée à l’entrée du village. A côté d’elle, on a dressé une table et servi du café, et Combes est en train de discuter avec le journaliste autour de la boisson chaude.

 “Ah, Messieurs ! nous aborde le caporal Combes. Il est temps de vous présenter…
– Plus tard ! gueule Kane en pointant le Nord.”

Derrière les collines, les nuages viennent de prendre des couleurs orangées en reflétant les flammes de canons d’artillerie qui s’éveillent. Un sifflement traverse l’air glacial, et Benoît se met à crier : “C’est pour nous !”

 Combes crie ses ordres et nous voilà à courir en encadrant le gros journaliste, Choiseul et Papa portant ses valises en jurant. Le pauvre civil est complètement paniqué alors que des explosions commencent à ravager le village, et nous nous engouffrons avec lui dans le premier souterrain dont l’entrée s’offre à nous, un ancien fumoir à viande. Des caisses de munitions et de ravitaillement vides y sont entreposées, et nous voici serrés les uns contre les autres au fond de cet abri trop étroit pour nous tous, nos yeux tournés vers le journaliste. Il sue tellement qu’on dirait que notre simple regard va suffire à le faire fondre en flaque.

 “C’est… heu… débute-t-il timidement. C’est souvent comme ça ?
– Ça dépend de ceux d’en face. Des fois oui, des fois non, répond Choiseul vers qui le journaliste s’était tourné.
– C’est le front, ajoute Combes. Vous êtes en sécurité. Nous disposons d’abris et de ravitaillement à foison, ainsi que de canons prêts à assurer des tirs de contre-batterie et…”

“Gnagnagna !” l’interrompt doucement la voix d’Henry, qui pensait que les obus le couvraient. Hélas, il a murmuré entre deux explosions, et étant donné l’espace réduit où nous nous entassons, tout le monde l’a entendu. Combes et le journaliste échangent un bref regard interloqué, puis le caporal reprend en faisant semblant de rien pendant qu’Henry se fait plus petit qu’il ne l’est déjà.

 “Des tirs de contre-batterie, disais-je.
– Mais… je… je n’entends pas que nos canons ripostent, non ? essaie Fourrache.
– Inutile, assure Combes. Les tirs allemands ne sont pas assez précis pour représenter une menace actuellement. Nous les laissons donc épuiser leurs munitions.
– Ah. C’est donc ça.”

Aucun d’entre nous ne fait de commentaire, mais tout le monde sait que nos batteries ne tirent presque jamais, même quand les allemands alignent parfaitement nos tranchées. Nous regardons tous Combes avec des yeux où il peut clairement lire “Ah oui, c’est donc ça ?”

 Je me surprends à sourire, car ainsi secoués tous ensemble au fond de ce souterrain étroit à écouter cette conversation absurde, je me revois dans le métro parisien. Les secousses, les gens entassés, l’odeur de la sueur, les conversations où personne n’ose intervenir mais que tout le monde écoute… mon sourire risque de se transformer en fou rire à tout instant, et je fais mine de tousser pour mieux rire aussi discrètement que possible. Hélas, mon hilarité est contagieuse, et l’un après l’autre, mes camarades pouffent de rire.

 Et dire que le commandant comptait sur nous pour être exemplaires.

 Le journaliste a bien évidemment remarqué notre hilarité, et il peine à croire ce qu’il voit. Le regard plein de reproches que nous lance Combes s’éteint lorsqu’il est interpellé par Fourrache.

 “Il y a quelque chose de drôle ?
– Certainement, reprend Combes avec une assurance honteuse. Les obus, Monsieur Fourrache.
– Les obus ?
– Les hommes se rient des obus allemands. C’est vous dire si vous êtes en sécurité.”

Le mensonge est si énorme que mon fou rire s’arrête net. Comment qui que ce soit pourrait croire à une telle absurdité ? Combes me fusille du regard et me lance avec un sourire mielleux :

 “N’est-ce pas, soldat. Vous riez des obus ?
– Oui… oui, tout à fait caporal !”

Je ne peux dire la vérité et me voilà à participer à cet énorme mensonge que Fourrache gobe joyeusement, puisqu’il se met à hocher la tête en souriant, rassuré. Il se prend même à lui aussi essayer d’ignorer les bombes, et avec tout l’enthousiasme qu’il parvient à rassembler, entame les politesses avec Combes :

 “Dites-moi caporal, je ne vous l’ai pas demandé êtes-vous soldat de carrière ou mobilisé ?
– Mobilisé.
– Ah ! Et que faisiez-vous dans le civil ?
– Journaliste, comme vous.
– Ben ça en explique, des choses, tiens !”

 Benoît me murmure cette dernière phrase à l’oreille. Mais je l’écoute à peine, car la conversation prend une tournure surprenante.

 “Et vous, demande Combes, pour quelle rédaction travaillez-vous ?
– L’Intransigeant.
– Ben merde alors !”

Combes et Fourrache se tournent vers Jules et moi qui venons ainsi de nous exclamer en choeur. Jules est si excité à cette annonce qu’il en bouscule tout ceux autour de lui en essayant de faire de grands gestes.

 “Antoine et moi, on imprimait L’Intransigeant !
– C’est vrai ? s’étonne Fourrache, incrédule.
– Pour sûr ! Reprend Jules. Aux imprimeries Ledoux ! Antoine y est chef de machine, et moi, je m’occupe de l’alimentation en papier !
– Le monde est petit ! reprend Fourrache. Et…”

La conversation s’arrête net lorsqu’un obus ronfle en passant juste au-dessus du fumoir avant d’exploser juste à côté de l’entrée. Un nuage de fumée et de poussière s’engouffre brusquement dans le réduit, et nous toussons tous en plaquant des mouchoirs sur nos bouches pour ne pas respirer cette fumée. Fourrache, entre deux quintes de tous, demande d’un ton paniqué :

“Et là ? Vous allez riposter, hein ? Ils sont assez précis, là !”

Mais Combes fait mine de ne pas l’avoir entendu, car il n’y a aucun mensonge qui pourrait répondre à cela. Fourrache perd un peu de la maigre assurance qu’il avait gagnée, et se remet à trembler à chaque fois qu’un obus explose sur le village. Pendant près d’une heure, les Allemands lui souhaitent ainsi la bienvenue au front à leur manière. Et lorsque, enfin, les canons se taisent, il faut près d’un quart d’heure à Fourrache et toutes nos paroles les plus rassurantes pour parvenir à le faire ressortir de l’abri.

Il flotte dans l’air une odeur de poudre et de poussière de pierre, alors que notre petit groupe réapparaît à la surface de Cormicy. Fourrache devient tout pâle en contemplant les dégâts du bombardements sur le village déjà très endommagé.

 “Seigneur ! Quelle attaque ! lâche-t-il en s’essuyant la sueur du front.
– Rien de méchant, à peine une centaine d’obus, commente tranquillement Combes.
– Tout de même ! Je n’imaginais pas la première ligne aussi violente !”

Choiseul plaque sa main sur la bouche de Jules au moment où celui-ci s’apprête à éclater de rire en réaction à la remarque du journaliste. Même Combes est trahi par un rapide mouvement de sourcil qui laisse apparaître toute sa surprise.

 “La première ligne, Monsieur Fourrache ? demande-t-il poliment. Ah non, ici, c’est la position de repos.
– De repos ? Fourrache blanchit encore un peu plus et ses jambes se mettent à trembler.
– La première ligne, c’est à Sapigneul. Là-bas, il n’y a plus une seule maison debout, contrairement à ici. Nous irons à la nuit tombée, si vous le souhaitez. De jour, c’est trop exposé.
– Je… je vais y réfléchir ! bégaye Fourrache en s’asseyant sur le reste d’une poutre carbonisée pour reprendre des forces.”

Il faut croire que les Allemands eux-même s’amusent de la terreur qu’ils inspirent à Fourrache, car eux qui jusqu’ici ne bombardaient Cormicy que par intermittence se mettent à bombarder le village au moins une fois par jour. A chaque fois, il n’y a aucun blessé à déplorer, mais Fourrache passe le moins de temps possible à l’extérieur, de peur d’être surpris par un obus. Il reste dans les caves et de préférence, celles où les officiers se rassemblent pour partager avec eux nourriture, boisson et nouvelles de Paris. Ce qui lui laisse peu de temps pour discuter avec nous, puisque nous devons monter la garde à l’entrée de chaque cave où il se terre pour éviter qu’il ne soit dérangé. Et durant les bombardements où nous nous retrouvons avec lui dans un abri, Jules, Papa et moi avons beau l’interroger sur Paris, il se contente de nous répondre par des questions plus pressantes.

 “Et là ? Là, pourquoi notre artillerie ne répond pas ? Vous êtes sûrs qu’ils entendent qu’on nous tire dessus ?”

Lorsque le son d’une fusillade monte depuis Sapigneul, il devient plus nerveux encore et trouve le moyen de se coller à l’officier le plus proche pour l’assommer de questions. Sapigneul, est-ce loin ? En combien de temps les Allemands seraient ici, si la ligne cédait ? Son automobile est-elle en sécurité et prête à repartir ? On lui a annoncé qu’elle était à l’abri d’une carrière de calcaire proche du village, ne serait-il pas plus en sécurité là-bas ?

Durant une semaine, Fourrache a bien trop peur pour faire son métier de journaliste. Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’est pas en train de courir partout avec un calepin, il répond que c’est son “temps d’adaptation au terrain”. Je comprends par là qu’il attend de moins trembler pour commencer à travailler. Et comme même les officiers commencent à se lasser de sa présence constante à leurs côtés, ceux-ci n’ont de cesse de lui répéter :

“Mais, Monsieur Fourrache, nous avons mis une escouade à votre disposition pour vous protéger, inutile de rester avec nous. Que diriez-vous d’aller du côté de Sapigneul ?”

Et Fourrache de toujours trouver un prétexte pour esquiver cette mission. Il est venu voir la guerre en première ligne, et à peine est-il arrivé en seconde ligne que déjà, il a du mal à avancer. Nous nous sentons bien inutiles à escorter ce civil qui nous adresse à peine la parole malgré tous nos efforts, trop terrorisé ou trop occupé à fréquenter les officiers pour nous prêter attention. Certains voient dans son attitude du mépris. J’y vois cette peur qui le ronge et lui souffle de rester avec ceux qui ont le moins de chance de mourir. Après tout, nous autres ne sommes que de simples soldats. Ceux qui montent en ligne et y meurent. Peut-être pense-t-il que c’est une maladie contagieuse. Alors autant se tenir à bonne distance de nous autres.

Jusqu’à ce jour, huit janvier, nous n’avons pas bougé de Cormicy. Nous sommes à la disposition de Fourrache, et sa couardise l’empêche de faire plus de vingt mètres en dehors d’un abri. Les copains du régiment commencent à nous regarder d’un drôle d’œil, nous qui ne montons pas en ligne rejoindre nos camarades et restons à l’arrière à monter la garde et à nous ennuyer ferme pendant que ce journaliste traîne près des meilleures cafetières. Plus je le regarde et plus je me demande ce qu’il est venu faire là. Il me rappelle ces enfants qui aux bains publics, veulent à tout prix grimper sur le plongeoir pour tester leur courage, mais qui une fois en haut, tremblent et n’ose plus ni sauter, ni descendre, piégés par leur propre assurance qui les a menés jusque là avant de les y abandonner.

Il y a un nouvel homme parmi nous. Un civil.

Et sa peur, à elle seule, paralyse toute notre escouade.

%d blogueurs aiment cette page :