9 janvier 1915 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

Il règne un silence de mort à la table des Ledoux.

Lucien lève plusieurs fois les yeux dans l’espoir de croiser le regard de son père, mais celui-ci est bien trop concentré à découper sa viande pour réaliser que son fils aimerait son attention. Agnès et Emilie, les deux sœurs de Lucien, guettent du coin de l’œil ce qu’il va se passer, ayant bien noté que Lucien a l’air gêné qu’il arbore lorsqu’il a quelque chose à demander. Après de longues minutes, Lucien s’autorise à tousser pour attirer l’attention de son père. Monsieur Ledoux se redresse en s’essuyant les lèvres dans sa serviette.

“Papa ? demande Lucien, hésitant.
– Que se passe-t-il ? Tu ne manges pas ?
– C’est que… tu as lu le journal ?
– Si j’ai lu le journal ? s’exclame Monsieur Ledoux avant d’éclater de rire. Si j’ai lu le journal ! On imprime le journal, mon fils ! Bien sûr que je l’ai lu !
– Est-ce que tu as vu… hé bien…”

Lucien cherche ses mots, mais son père le coupe avant qu’il n’ait fini.

“Quoi ? Cette histoire de Japonais ? Oui, moi aussi, j’ai trouvé ça très amusant.
– Qu’est-ce ? demande Madame Ledoux, restée silencieuse jusqu’alors.
– Trois fois rien ! rit Monsieur Ledoux. Il se dit que les Japonais pourraient envoyer une armée en France pour nous soutenir ! Tu t’imagines, toi ? Des Japonais ! Quelle idée saugrenue ! J’aimerais bien savoir combien d’officiers nous avons en France capables de parler le Japonais et…
– Je ne voulais pas parler des Japonais, papa, le coupe Lucien. Je voulais parler de l’article sur les compagnies d’assurance.”

Monsieur Ledoux s’arrête soudain de sourire, et son visage se fait plus grave. Avant même que sa mère ne demande de quoi il retourne, Lucien se tourne vers elle et explique :

“Ils disent dans le journal que les compagnies d’assurance allemandes ont déjà versé de grosses sommes à la Croix Rouge, et qu’à présent, elles donnent 5% de leur chiffre d’affaire pour soutenir l’effort de guerre. Or, en France, les compagnies d’assurance ne couvrent pas la guerre. Donc, si un soldat meurt, elles empochent les cotisations mais ne paient pas. Ce qui veut dire qu’en ce moment même, elles s’enrichissent. Alors le journal proposait de demander aux compagnies françaises de donner elles aussi.”

Les sœurs de Lucien s’enfoncent doucement dans leurs chaises en comprenant où Lucien veut en venir.

“Je me disais que comme nous aussi, avec la guerre, nous avions pu récupérer les clients des imprimeurs partis au front, peut-être pourrions-nous…”

Le poing de Monsieur Ledoux s’écrase violemment sur la table, faisant sauter tous les couverts et renversant les verres.

“Si tu veux un jour hériter de cette société, mon fils, il faudra apprendre à la tenir, hurle Monsieur Ledoux, et à TE tenir ! Ce n’est pas parce que tes copains sont toujours à faire on ne sait quoi en France au lieu de porter le combat en Allemagne qu’en plus, nous devrions nous ruiner pour eux !
– Mais Papa, tu dis toujours que tu es patriote et…
– ÇA SUFFIT ! hurle de plus belle Monsieur Ledoux. Cette conversation est terminée. Tu es trop jeune pour comprendre certaines choses, et encore moins pour me dire comment gérer mon affaire !”

Le silence retombe aussi brutalement que la voix de Monsieur Ledoux s’était élevée. Autour de la table, à l’exception de Monsieur Ledoux, tout le monde a les yeux rivés sur son assiette. Lucien a brièvement défié du regard son père, mais les yeux de celui-ci lui ont jeté de tels éclairs qu’il a préféré se rendre. Monsieur Ledoux toussote doucement, puis conclut.

“Ce n’est pas que je ne sois pas patriote. Mais je suis un homme responsable, et responsable de vous tous ici, mes enfants. Et en période de troubles, le salut est dans l’investissement et la bonne gestion, pas dans la dilapidation des biens.”

Puis, Monsieur Ledoux se penche à nouveau sur sa viande et rit doucement.

“Ah ! Des Japonais… et en plus on voudrait que je paye pour les faire venir !”

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