12 janvier 1915 – Paris – Isabelle Chemin

“Des zeppelins ! Des zeppelins !”

Dès que ces cris résonnent dans les escaliers de la station de métro Palais Royal, c’est une véritable bousculade qui commence. Isabelle, qui venait dans le quartier retrouver une amie, se retrouve poussée en avant par la marée humaine qui s’empresse de filer vers la sortie. Qu’importe l’âge ou le sexe des voyageurs, ils se marcheraient dessus pour être les premiers à mettre le nez à l’extérieur.

“Hé ! braille un vieil homme à côté d’Isabelle. S’il y a des zeppelins, c’est dans la station qu’il faut rester, pas aller dehors !
– Tais-toi pépé, lui répond un grand type au crâne rasé. Laisse passer les autres si tu ne veux pas voir !”

Et d’un coup de coude, il écarte le vieillard avec tant de force que les binocles de ce dernier lui tombent du nez. Isabelle a juste le temps de les rattraper pour les rendre à l’ancêtre qui la remercie d’un signe de tête. Tous deux finissent par se glisser sur le côté de l’escalier pour laisser passer la foule qui se presse vers la sortie.

“Au moins une qui n’est pas folle comme les autres ! lui dit le vieil homme en souriant. Merci pour mes lorgnons, encore un peu et ces sagouins les piétinaient ! De mon temps, on avait un peu d’éducation, mais à présent…
– Cela doit faire un moment que vous n’avez plus pris le métro, ose Isabelle. Depuis un mois, c’est comme ça tous les jours. A la moindre alerte aux zeppelins, tout le monde veut être le premier à en voir un.
– Quelle bande d’idiots, grommelle le vieux, les yeux perdus dans la foule qui se bouscule. Ils viennent larguer des bombes. Pas pour le spectacle !
– Et pourtant. Tenez, ce matin dans la rame, il y avait un vendeur ambulant qui vendait des jumelles pour “guetter les zeppelins”. Ah, mon frère Jules serait encore à Paris, il l’aurait sorti à coups de pied aux fesses !
– Il a quitté la ville ? s’enquiert le vieil homme. La peur des bombardements ?
– Non ! répond Isabelle avec une fierté mêlée de tristesse. Il est au front. S’il savait comme on est devenu bêtes à Paris en son absence…
– Tout ça finira mal, prophétise le vieillard en rajustant ses binocles. Comme avec les avions allemands de l’été dernier. Tout le monde sortait pour les voir, et puis une petite fille s’est retrouvée sous une bombe…”

Isabelle repense à ce sordide fait divers repris dans les journaux de nombreuses fois depuis. Et à la capitale aux premiers jours de septembre, où l’on louait des chaises longues pour guetter les avions ennemis. N’aurait-on rien appris ?

“Alors, il est où ton zeppelin ? interroge bruyamment quelqu’un tout en haut de l’escalier de la sortie du métro, là où tout le monde a le nez levé vers le ciel gris.
– Je sais pas, c’est un gamin qui a dit qu’il y en avait un qui arrivait, répond une voix dans la foule.
– Un gamin ! reprend quelqu’un. Encore une farce ! Ça valait le coup de courir ! Je crois que j’ai cassé ma montre, bravo !
– De toute façon, les zeppelins ne viendront pas, assure une autre voix. Ils sont trop gros et trop lourds, ils n’ont pas assez de carburant pour venir sur Paris.”

Un murmure désapprobateur dans toute la foule lui répond.

“Ah non ! Que les Allemands se débrouillent, mais qu’ils amènent des zeppelins ! reprend quelqu’un. Il paraît qu’ils sont superbes !”

Et tout un débat s’engage dans les escaliers du métro, chacun ayant sa théorie sur les chances de voir l’un de ces fameux appareils.

“Vous les verrez, reprend d’un air sombre le vieil homme près d’Isabelle. Vous les verrez, et vous regretterez de les avoir souhaités…”

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