15 janvier 1915 – Cormicy – Journal d’Antoine Drouot

Bastien Fourrache est allé aux tranchées.

Ce journaliste qui la semaine dernière encore faisait tout pour se dérober aux dangers de la première ligne quand bien même il était venu pour la voir a finalement mis les pieds dans la boue. Pas entièrement de son plein gré, bien sûr. C’est le capitaine Dragon en personne qui l’a poussé comme il se devait.

C’était le neuf janvier.

Car ce jour là, comme les précédents, Fourrache cherche à se dérober à sa mission, et trouve toutes les opportunités pour aller interroger des officiers. Mais, le régiment n’est pas si grand, et à force d’en faire le tour, même le dernier des lieutenants n’avait guère plus envie de répondre aux questions de ce civil dont plus personne n’ignorait qu’il essayait surtout de se cacher. Et voici qu’au moment où Fourrache traverse une rue de Cormicy à toutes jambes sous l’inutile protection de notre escouade pour aller d’une cave à l’autre, le capitaine Dragon surgit de la cave dans laquelle il comptait s’engouffrer et l’arrête d’un mouvement de la main.

“Monsieur Fourrache, bonjour à vous.
– Bonjour capitaine, répond le journaliste en regardant avec envie par-dessus l’épaule de l’officier l’entrée de la cave où il pourrait s’abriter. Que puis-je pour vous ?
– Je souhaitais simplement savoir si tout se passait bien pour vous.
– Mais, certainement capitaine ! sourit Fourrache. Peut-être pourrions-nous en parler autour…
– Mes hommes vous sont-ils utiles ? le coupe Dragon.
– Certainement, certainement ! bafouille-t-il en nous regardant tous autour de lui, nous à qui il ne parle presque pas.
– On me dit pourtant que vous n’avez pas profité de leur escorte pour vous rendre en première ligne.
– Je comptais le faire, mais…
– Un empêchement ? l’interrompt une nouvelle fois Dragon. Si vous le souhaitez, je peux arranger cela. Le bataillon remonte à Sapigneul dans deux jours, souhaitez-vous que je m’occupe de vous faire réveiller à cette occasion ?
– C’est très aimable à vous capitaine et…
– Parfait. Alors à dans deux jours.”

Le contrat entre Fourrache et Dragon est scellé par le capitaine avant même que le journaliste n’aille jusqu’au bout de sa pensée. Fourrache le regarde s’éloigner avec horreur, incapable de trouver la force d’avouer qu’il ne veut surtout pas se rendre en ligne. Jules me donne un petit coup de coude dans les côtes et me murmure :

“Pauvre gars ! Il ne l’a pas vu venir, le Dragon. Je me demande si ce sont les autres officiers qui se sont coalisés pour se débarrasser de Fourrache qui ont mis sur pied ce coup-là.
– Je vois mal Dragon rentrer dans ce genre de combine, dis-je à mon ami. Il était aussi froid et sec qu’à son habitude. À mon avis, il voulait vraiment s’assurer que rien n’empêche Fourrache de faire son travail.”

Mais le journaliste, lui, n’a pas bougé. Il se tamponne le visage de son mouchoir et pose sur nous des yeux paniqués.

“Dites-moi… votre capitaine… il plaisantait, n’est-ce pas ? tente-t-il timidement.
– Le capitaine Dragon ? s’amuse Jules. Plaisanter ? Ne rêvez pas !
– Ho, Seigneur !”

Et Fourrache se prend le visage dans les mains, terrifié. L’aurait-on condamné à mort qu’il n’aurait probablement pas été plus bouleversé. De ce moment jusqu’à la fin du jour suivant, il n’est plus le même. Il n’a plus son attitude pataude et son ton hésitant pour tenter de s’infiltrer dans tous les nids d’officiers, non ; il est à présent pâle et silencieux, et erre dans Cormicy, résigné. Il ne décroche plus un mot à qui que ce soit.

“Y m’fait penser à Pinot, tu trouves pas ? commente Benoît.”

Mais la comparaison n’amuse pas Jules, qui lui donne une grande tape sur le crâne. Bien vite, une énième querelle éclate entre les deux, à laquelle Fourrache lui-même ne prête aucune attention, les yeux dans le vague. J’imagine que tout ce qu’il entend, c’est le canon que les Allemands font donner plusieurs fois par jour, ainsi que depuis peu, des tirs de mitrailleuses vers nos tranchées.

Enfin, le soir du dix janvier, à quelques heures de partir, il s’assoit sur une caisse dans notre cave et tape du poing dans sa main, décidé. Ce geste inattendu attire notre attention alors qu’il lève les yeux vers nous.

“Messieurs, dit-il d’un ton ferme, puis-je vous demander comment m’habiller pour monter en ligne ?
– Z’avez des bottes dans vos affaires ? demande Benoît.
– Certainement, oui.
– Alors prenez-les, vous r’gret’rez pas !
– Autre chose ?
– Un manteau que vous n’avez pas peur de salir, ajoute Weinberg.
– Et un chapeau, renchérit Kane.
– Pour le froid ? demande Fourrache.
– Aussi, oui. Mais surtout pour que si les Allemands voient votre tête, ils sachent de suite que vous êtes un civil. Alors que si vous portez un képi… pan-pan !”

Il mime un tir de fusil et la fragile assurance du journaliste se fissure alors qu’il serre de toutes ses forces les plis de son pantalon.

“Seigneur ! Seigneur !”

Et c’est à peu près tout ce qu’il répète jusqu’à ce qu’à trois heures du matin, le caporal Combes n’entre dans la cave pour nous trouver prêts au départ. Nous avons le fusil sur l’épaule, avec près de nous Bastien Fourrache, journaliste à L’Intransigeant, vêtu de ses plus belles bottes de chasse, d’un épais pardessus gris et de son chapeau melon. Il a des airs de dandy qui partirait rejoindre des amis pour une chasse à courre, mais sa respiration aussi bruyante que tremblotante trahit la peur qui lui tord les entrailles.

“Monsieur Fourrache ? demande Combes. Êtes-vous prêt ?
– Oui… je crois.
– Alors en route.”

Et nous voici partis dans les rues de Cormicy où le bataillon est en train de former la colonne pour se mettre en route vers Sapigneul. Fourrache marche entre nous et répète tout bas pour se rassurer :

“Seigneur… allez, le pas, tu as fait ton service, Bastien, le pas !”

Henry étouffe un rire moqueur, et derrière moi, les paris vont bon train entre lui, Weinberg et Choiseul pour déterminer où ce pauvre garçon a dû faire son service. Des cuisines au mess des officiers, tout le monde a sa petite idée, mais aucune ne ressemble à autre chose qu’à une planque. Enfin, le signal du départ est donné, et notre troupe se met en marche. Fourrache regarde chaque rue et chaque maison, fut-elle en ruines, avec des yeux nostalgiques comme s’il faisait ses adieux à la vie. Et si la nuit ne lui offre guère à voir du village en ruines, il n’en continue pas moins de se tordre le cou pour s’emplir les yeux de Cormicy, village inconnu pour lui durant toute sa vie qui devient soudain l’incarnation de tous ses espoirs.

Notre bataillon quitte le village et nous voici à marcher à travers champ, enfoncés tant que nous le pouvons dans nos uniformes alors qu’un vent glacial fouette nos capotes. Fourrache grelotte, plus de froid que de peur à présent, puisqu’il nous chuchote :

“Pourquoi devons-nous faire cette marche de nuit ? Il fait terriblement froid !
– Les guetteurs allemands répond Riou. De jour, ici, ils voient tout le champ où nous sommes. Alors ils feraient gueuler leurs canons.
– Seigneur !”

Un grognement de Chassagne devant nous nous fait comprendre que s’il ne peut pas directement enguirlander un civil, nous n’en faisons pas moins trop de bruit à son goût. Fourrache pose encore une ou deux questions pour savoir combien de temps nous mettrons à rejoindre Sapigneul, et puis il se tait et se concentre sur le pas de la troupe.

Une trouée dans les nuages d’hiver laisse paraître les étoiles qui scintillent doucement sur la voûte noire du ciel. Fourrache manque par trois fois de trébucher, les yeux levés vers les astres. Un peu de beauté après avoir vécu dans les caves d’un village en ruines, voilà qui doit lui faire du bien au moral. À cet instant précis, j’ai de l’empathie pour lui. Moi aussi, il y a quelques mois encore, je regardais les étoiles avec de grands yeux. On n’en voit jamais autant, à Paris. Mais bientôt, la silhouette familière du tas de pierre qui fut autrefois une ferme à l’entrée de Sapigneul nous indique que nous sommes arrivés. De l’ombre sortent les formes sombres des soldats que nous venons relever.

Curieusement, la troupe est particulièrement sage. Pas de plaisanterie, pas de commentaire désobligeant… le bataillon qui monte en ligne croise celui qui en descend dans le plus grand silence, uniquement brisé par les conversations à voix basse des officiers qui se transmettent le secteur. Soudain, une voix monte tout près de nous.

“Monsieur Fourrache ? Je vous emmène à votre abri.”

C’est Combes. Il nous fait signe de le suivre, car si Fourrache doit aller quelque part, alors en tant qu’escorte, notre mission est de le suivre. Mais au lieu d’aller vers le Nord du village en direction des tranchées, le caporal bifurque dans une ruelle au fond de laquelle nous découvrons un jardin ravagé. Et à notre grande surprise, une tranchée a été creusée au fond de celui-ci, reliée par un minuscule boyau qui part vers le Nord en direction des tranchées de seconde ligne, et bien plus loin, de celles de première ligne.

“Voilà ! Un abri en première ligne, ment Combes en aidant Fourrache à descendre dans la tranchée. Vous allez découvrir la vie du soldat !”

Et après quelques pas au fond de cette tranchée qui sent encore la terre fraîchement retournée, il s’engouffre dans un abri souterrain dont la porte est suffisamment large pour que même Fourrache y entre sans toucher les bords. Mais alors que je rentre à la suite du journaliste, prêt à allumer une lanterne, j’entends un bruit que je n’avais plus entendu depuis longtemps : le “clac !” d’un interrupteur que l’on enclenche.

Et une ampoule illumine soudain l’abri.

Le sol n’a rien de boueux : un plancher de bois permet à Fourrache de tourner dans l’abri sans se salir, et dans un coin, un lit aux montants de fer avec d’épaisses couvertures l’attend près d’un poêle dont la cheminée s’enfonce dans le plafond du réduit. Mais tous, nous n’avons d’yeux que pour cette ampoule. De l’électricité ? En première ligne ?

“Combes, qu’est-ce que c’est que ces conneries ? chuchote Jules en tirant le caporal vers lui.
– Ne vous occupez pas de ça.
– “Un abri de première ligne” ? répète Jules. “La vie du soldat” ?
– Taisez-vous, soldat Chemin.
– Mais c’est une vaste blague ! dit Jules un peu plus fort.
– C’est un ordre.”

Fourrache n’a rien remarqué de la brève altercation entre le caporal et mon ami. Il est trop occupé à contempler l’abri sans que je ne sache s’il est effrayé de devoir passer la nuit ici ou rassuré d’y trouver un poêle et de l’électricité.

“Merci caporal ! finit par lâcher le journaliste en se laissant tomber sur le lit qui grince sous son poids. Je crois que je vais dormir un peu, j’ai beaucoup à voir, demain !
– Nous restons à votre disposition, Monsieur Fourrache.”

Fourrache tente de paraître enthousiaste, mais la peur filtre encore un peu dans sa voix. Combes fait sortir ceux d’entre nous qui étaient entrés dans l’abri, et nous pousse dans la tranchée. Il rabat une sorte de gros rideau, probablement pris dans le village, sur la porte de l’abri du journaliste et se tourne vers Jules, la mâchoire serrée. Il l’écarte de quelques mètres et nous les suivons jusqu’à un coude de la tranchée.

“Si tu crois que ça me fait marrer, tu te trompes ! lance le caporal, furieux.
– Alors pourquoi tu lui mens à ce pauvre type, Combes ? demande Jules, véritable porte-parole de notre escouade. Pourquoi tu ne lui dis pas de monter en première ligne avec nous ?
– À ton avis, c’est mon idée, cet abri bien planqué avec le chauffage et l’électricité ? répond Combes, véhément. Ordre du colonel ! Tu ne t’es pas demandé pourquoi le bataillon qu’on a relevé fermait sa gueule ? C’est eux qui ont dû creuser ça ! Et ils ont eu ordre de se taire pour être “exemplaires devant la presse” !
– C’est une mascarade, grogne Riou derrière Combes. Une belle connerie qu’on est en train de faire.
– Tu crois que je ne le sais pas ? s’exclame Combes en se retournant. J’étais journaliste avant tout ce merdier, mon vieux ! Et tu sais ce qui me retournait les tripes ? Tous les fonctionnaires qui planqués du fond de leur bureau, ordonnaient qu’on planque toutes les saloperies sous le tapis si jamais Monsieur le Ministre ou la presse approchait à moins de cent mètres ! Si pour une fois, ils montraient la vérité, peut-être que la population ou l’état se remuerait pour eux ! Mais non ! Ils pensent à leur petite carrière, et plutôt que de dire “Ici, on a besoin d’aide.” c’est “Ici, je gère parfaitement la situation, je mérite bien une promotion !”
– T’es peut-être pas un si gros con que ça, Combes, en fait, lâche Jules dans un ricanement. Mais alors pourquoi tu obéis ?
– Tu as envie de savoir, toi, si c’est le colonel, le général ou le Pape qui a demandé à ce qu’on bichonne ce Fourrache ? J’obéis parce qu’il faut obéir. C’est la guerre et ces salauds là ont le droit de te coller au poteau si jamais tu t’avises de ne pas obéir. Alors moi, je fais ce qu’on me demande. Merde !”

Combes donne un grand coup de pied dans le bord de la tranchée, puis tire de sa poche une cigarette qu’il s’allume nerveusement. Nous le regardons faire sans piper mot.

“Vous, vous restez là et vous escortez le client, reprend-t-il plus doucement. Voyez le bon côté : vous êtes loin des balles et avec un peu de chance, Fourrache vous laissera vous coller près du poêle. Gardez cette tranchée comme si les Allemands étaient juste en face. Launay ! Caporal Launay !
– Oui ? répond Launay qui s’était isolé à l’opposé de la tranchée et contemplait le ciel sans prêter attention à notre querelle.
– C’est entendu ?
– Oui, oui… dit-il sans conviction.
– Bien. Alors moi, je vais aller voir ce que les gradés attendent. D’ici là, comportez-vous en bons soldats et vous éviterez bien des emmerdes.”

Il finit sa cigarette en silence pendant que nous nous installons dans cette tranchée de pacotille à seulement quelques centaines de mètres des véritables tranchées. Tout le monde rechigne un peu à l’exercice, car si nous sommes prêts à geler dehors à monter la garde face à l’ennemi, nous avons plus de mal à trouver le courage de faire de même simplement pour mentir à un journaliste qui n’a rien demandé de tel.

L’exploration de notre minuscule tranchée nous apprend qu’évidemment, Fourrache a un abri individuel. Un second abri, plus petit quand bien même il est supposé tous nous accueillir, a été creusé plus loin et comporte lui aussi l’électricité, probablement des fois que Fourrache se demande pourquoi presque aucune lumière n’en sort. Cependant, nous n’avons pas de poêle. Tant pis : tout cela est déjà bien plus que nous n’avons jamais eu ces derniers mois.

Lorsque le matin se lève, Fourrache nous surprend en quittant son lit à l’aube. Jules et Weinberg, qui étaient de garde, s’étonnent donc de voir soudain apparaître le journaliste à la porte de son abri. Il inspecte silencieusement les deux hommes de quart, regarde le ciel drapé de gris, puis disparaît à nouveau dans son confortable réduit. Il y reste près d’une heure, jusqu’à ce que la tranchée s’emplisse du son des derniers dormeurs qui s’éveillent, des premières conversations et des sifflotements de Benoît qui se rase devant le miroir de poche qu’il a enfoncé dans le bord de la tranchée.

“Bonjour Messieurs ! lance joyeusement Fourrache depuis sa porte, probablement encouragé par une nuit sans coups de feu ni bombardement.
– Bonjour Monsieur Fourrache lui répond-t-on en cœur.
– Dites-moi… sauriez-vous où je peux trouver du café ? À Cormicy, je le prenais avec les officiers, mais ici…
– On en prépare, lui dit Weinberg en indiquant Riou qui se débat pour allumer des brindilles. Mais avec votre poêle, sourit-il, ce serait sûrement plus facile.
– Ho ! s’exclame Fourrache. Bien sûr ! Bien évidemment ! Je vous en prie, entrez !”

Il écarte le rideau de devant sa porte et nous entrons joyeusement dans la chaleur douillette de son abri. Riou s’empresse de faire chauffer le café sur le poêle et bien vite, l’odeur typique de la boisson chaude embaume toute la casemate.

“Alors c’est le fameux café du poilu ? s’amuse Fourrache, visiblement très à l’aise de se retrouver dans une première ligne calme comparée à ses cauchemars. Il faudra que je fasse un article dessus !
– Le “poilu” ? s’étonne Choiseul.
– Hé bien, oui ! Le poilu, le vétéran ! Le soldat du front !
– Alors nous sommes des “poilus” ? demande Kane.
– Oui, oui ! insiste Fourrache. Vous ne lisez pas les journaux ? C’est comme cela qu’on vous appelle !
– Moi, j’trouve ça con, intervient Benoît encore couvert de mousse à raser.
– Ah, tu n’y connais rien ! intervient Papa. Mais non, le journal, ici, on ne l’a pas Monsieur Fourrache.
– Si j’avais su ! s’exclame le journaliste. J’en ai dans mes valises, à Cormicy !”

En l’espace d’une heure, ce journaliste peureux et effacé qui nous faisait horreur se trouve soudain plus à l’aise qu’il ne l’était à Cormicy. Je repense à ce que j’écrivais dans mon journal la semaine dernière à son sujet, qu’il était comme ces enfants qui tremblent une fois sur le plongeoir dans les bains publics. Hé bien, il a sauté ! Et maintenant qu’il est dans l’eau, il réalise qu’il n’avait rien à craindre. Bien sûr, ici, l’eau est une tranchée factice de première ligne, mais il constate probablement que ce qui le faisait trembler, c’était l’idée d’aller au front plus que le front lui-même. Maintenant qu’il y est, tout va mieux si l’on peut dire. Et puis, il a des journaux avec lui ! Et ça, nous voulons mettre la main dessus. Alors nous fraternisons.

“Il est bon, votre café ! lance Fourrache en trempant ses lèvres dans le breuvage chaud.
– Pas la peine de mentir : c’est du café militaire. Difficile d’en tirer mieux, soupire Riou.
– Si Rousseau était là, il en ferait quelque chose, complète Weinberg.”

Pinot émet un bruit curieux, comme un léger couinement, et se blottit dans un coin sa tasse entre les mains à l’évocation de feu notre camarade.

“Rousseau ? demande prudemment Fourrache. Il est d’une autre section ? Compagnie ?
– Non, il était de cette escouade, mais il est resté en Belgique, dit Jules.
– Prisonnier ? essaie le journaliste avec espoir.
– Mort. Un obus lui a ouvert le crâne dans un bois à Anderlues, non loin de Charleroi. C’était un magicien du café, ce gars, soupire Jules, nostalgique.
– Vous avez tous fait la Belgique ?
– Ah nan ! intervient Benoît. Ici, t’as des gars qui sont arrivés après ! Hein Papa ?”

Papa hoche simplement la tête en signe d’approbation. Fourrache pose son café et va fouiller les poches de son manteau pour en tirer un calepin et un crayon. Il s’assoit sur son lit de fer et reprend.

“Cela ne vous dérange pas, si j’écris ?
– Z’êtes là pour ça, ricane Benoît.
– Bon. Alors comme ça… vous étiez en Belgique.
– Ben oui ! dit Jules.
– C’était comment, là-haut ?”

À cet instant précis, je ressens dans mon estomac quelque chose se tordre. Cette terrible frustration qu’il y a lorsque l’on vous demande de raconter quelque chose, mais que tous les mots du monde s’y suffiront pas. Comment lui faire ressentir ce que l’on a ressenti là-haut ? Lui décrire ce qu’il n’a pas vu ? Finalement, c’est Jules qui se lance dans le récit de notre guerre, qui me paraît à la fois si proche et si lointaine. Il ne rentre pas dans les détails, ça non ! Il se souvient de ce que Combes nous a dit. Mais il lui raconte ce que cela fait, de devoir soudain tout quitter pour partir. Et les langues se délient et décrivent toutes une histoire différente.

Pour Jules, la guerre commence comme la mienne : à une terrasse des Tuileries quand toutes les cloches de Paris se mettent à sonner. Et qu’il y a ces camions d’où descendent des colleurs d’affiches de mobilisation. Pour Benoît, la guerre est arrivée portée par deux gendarmes qui remontaient les rues du village sous une chaleur écrasante en criant “C’est la guerre ! La guerre !”. Henry raconte, vrai ou pas, qu’il cherchait un emploi à Limoges quand la mobilisation a été annoncée. Et qu’il s’est dit qu’il allait pouvoir faire quelque chose d’utile. Riou fait le récit de ses adieux à ses cousins, mobilisés comme beaucoup de Bretons dans la marine. Il se souvient du dernier verre pris avec eux alors qu’à l’heure qu’il est, ils sont à bord du Bouvet, dans l’escadre de Méditerranée.

Fourrache jette ses notes à une vitesse folle et demande parfois des précisions. Qu’ont dit nos parents ? Leur écrit-on ? Que disent-ils à présent ? Et peu à peu, nos récits sombrent dans les mensonges. Nous ne pouvons pas lui parler de la Poste Babylone. Ni lui dire que nous écrivons parfois avoir peur, si les officiers apprennent que nous racontons ce genre de choses… alors nous mentons. Expliquons que nous badinons par écrit avec nos familles. Et ne nous donnons, somme toute, que des nouvelles sur notre santé et celles de nos camarades.

“Et la bataille de la Marne ? interroge Fourrache.
– On a appris seulement après que ça s’appelait comme ça, dit Weinberg en sirotant son café. Pour nous autres, c’était surtout la retraite de Belgique. On marchait, on s’arrêtait, on repartait, les Allemands sur les talons. On se faisait mitrailler sur les bords de route, bombarder la nuit, et puis on nous a fait charger sur des villages sans trop savoir nous-même où nous étions. Jusqu’à ce qu’on nous envoie reprendre Sapigneul, que les Allemands incendiaient. Et nous y sommes encore.”

Choiseul et Kane finissent par quitter l’abri douillet de Fourrache pour partir chercher de quoi manger. Nous sommes les premiers surpris de les voir revenir seulement quelques minutes plus tard avec des boules de pain chaud et un pot de beurre. Eux-mêmes ne paraissent pas y croire lorsqu’ils déposent le tout près du poêle. J’emmène Choiseul à l’écart pour avoir une explication.

“On n’avait pas fait vingt mètres hors de la tranchée qu’un type nous a arrêtés et nous a demandé si nous étions l’escorte du journaliste, me raconte le charretier. Ben oui, que je lui ai dit ! Et voilà qu’il disparaît dans une cave et en ressort avec tout ça. Il paraît que c’est le commandant lui-même qui a mis ça à notre disposition ! Ah, il faudrait qu’on le garde, ce journaliste. Avec lui, on a tout le confort !”

Et nous levons tous deux les yeux vers l’ampoule électrique au-dessus de nous.

Fourrache continue de nous poser des questions toute la matinée. Lui qui s’intéressait si peu à nous jusqu’à présent ne parvient plus à s’arrêter. D’où venons-nous ? Que faisions-nous avant la guerre ? Qu’est-ce qui nous manque le plus ? Pour la plupart, nous répondons que ce sont nos familles. Seul Choiseul répond : “La paix”.

Les questions durent jusqu’à l’heure du repas, qui nous arrive une fois encore chaud et fourni. J’imagine que nous avons temporairement le droit au menu des officiers pour faire bonne impression. Je suis tiraillé entre le rejet de cette mascarade à laquelle nous participons et le bonheur de profiter de ces petits privilèges. Je n’ose imaginer ce qu’en pense le reste du bataillon. Quelle réputation allons-nous avoir, nous, l’escouade retirée du front pour jouer la comédie ?

Mais à 14 heures, la bonne humeur de Fourrache s’éteint brusquement. Un grondement venu du Nord suivi d’un sifflement inquiétant le fait changer de couleur. Benoît lève les yeux vers le plafond de terre.

“Ah ! Ça, c’est pour nous !”

Et un obus éclate à une dizaine de mètres derrière notre position dans un tremblement de terre. Fourrache se réfugie dans un coin de l’abri et n’écoute plus rien de ce que nous disons, nous autres qui continuons tranquillement la conversation, habitués à ce raffut. Jules essaie bien d’en profiter pour expliquer les choses de la guerre comme un expert auprès de Fourrache, en lui présentant la différence entre l’obus fusant qui explose en plein vol pour envoyer des éclats, et le percutant qui ne se déclenche qu’au contact du sol. Mais le journaliste ne l’écoute pas, terrorisé.

Les canons allemands grondent pendant de longues minutes, puis se mettent à bombarder d’autres positions. Fourrache dégouline de sueur, et il retombe dans l’état dans lequel nous l’avons le plus souvent connu : il tremble de peur et se tait.

“Allons ! Ce n’est qu’un petit bombardement de rien du tout ! le rassure Jules qui surjoue son courage. Ce n’est pas le premier que vous voyez, ce ne sera pas le dernier !
– Oui, mais en première ligne… bredouille Fourrache.
– Hé bien quoi ? Vous êtes dans un abri, vous ne risquez rien.
– Il… il peut s’effondrer ?
– Bien sûr que non, ment Jules avec le même culot que Combes. C’est du solide !”

Le grondement des canons se tait enfin, et après un bref instant de silence durant lequel Fourrache sort lentement la tête de ses épaules, on entend faiblement des voix appeler des brancardiers. Il y a eu des blessés. Et Fourrache nous fait un signe rapide de la main.

“Je crois qu’il faut que je reste un peu seul. J’ai besoin d’espace.”

À regrets, nous quittons l’abri pour retourner dans le froid de la tranchée. Weinberg rabat le rideau sur la porte de Fourrache, et nous revoici à faire semblant de monter la garde. Fourrache s’est probablement senti claustrophobe, à être ainsi dans un trou sous les bombes avec nous autres tout autour de lui.

Dès lors, Fourrache se montre prudent. Il n’accepte guère plus que nous rentrions dans son abri à plus de deux à la fois, et s’il continue de nous poser des questions, il est moins enthousiaste, plus posé dans ses phrases. Il fait l’apprentissage du front, d’une certaine manière, et son comportement en est changé.

Le bataillon est relevé dans la nuit du 14 janvier pour regagner Cormicy. Jules a beau lancer “Vous voyez ? Ce n’était pas si long, ce tour sur la ligne !”, Fourrache ne montre guère d’émotion. Il se contente de hocher la tête et de faire la marche de nuit avec nous sans dire un mot. Même lorsque nous arrivons à Cormicy, il ne part plus se cacher avec les officiers et reste auprès de nous. D’une certaine manière, même si tout cela n’était pas vraiment la première ligne et qu’il n’a pas vu l’ombre d’un Allemand, la peur l’a rapproché de nous. À présent, il écoute les obus tomber sur Sapigneul, plus nombreux que jamais depuis deux jours. Nous avons eu de la chance de partir la nuit avant que les artilleurs Allemands ne fassent trop aboyer leurs canons. Et leurs mitrailleuses claquent furieusement dans la nuit.

Quelque chose se prépare là-bas.

Mais ici, nous avons plus urgent : Fourrache vient de nous rappeler qu’il avait avec lui des journaux de ces derniers mois. Je vais laisser mon propre journal pour aujourd’hui, j’ai bien assez écrit. Et aller lire ce que d’autres disent de nous depuis des mois.

Je vais, d’une certaine manière, aller lire notre histoire.

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