19 janvier 1915 – Great Yarmouth – Rudi Altenbach

 

“Altitude, 1 500 mètres. Stabilisez. Réduisez la vitesse.”

À bord du zeppelin, l’ambiance ne ressemble en rien à la guerre telle que Rudi l’a connue au sol. Ici, tout est calme. L’aéronef flotte dans la nuit, et avec le bruit des moteurs qui diminue lorsque les hélices ralentissent, Rudi peut même entendre la pluie qui martèle la toile au-dessus de lui. Rudi sent l’eau lui éclabousser le visage à chaque fois qu’une goutte s’écrase sur le canon de sa mitrailleuse braquée vers l’obscurité sous le zeppelin. Il est supposé tirer sur tout avion ennemi qui tenterait d’attaquer. Mais par une nuit aussi noire et pluvieuse, il doute qu’un pilote soit assez fou pour prendre l’air.

Rudi se penche prudemment par-dessus sa mitrailleuse. Il parvient à peine à distinguer la forme pâle du second zeppelin qui flotte à une centaine de mètres du leur. Plus tôt dans la journée, alors qu’ils survolaient la mer du Nord, ils étaient trois appareils. L’un d’entre eux a dû faire demi-tour lorsque l’équipage a signalé un problème avec ses moteurs. Et à présent, un faible clignotement parvient des nacelles de l’autre zeppelin.

“Ils rompent la formation mon capitaine, annonce un officier collé aux fenêtres qui étudie les signaux lumineux envoyés en morse. Ils partent pour leur objectif.
– Signalez-leur que nous avons bien reçu le message et souhaitez-leur bonne chance.”

L’officier fait un signe à un marin posté derrière une imposante lampe de cuivre, et celui-ci la fait clignoter pour transmettre le message. Rudi aperçoit la lampe à bord de l’autre zeppelin clignoter une dernière fois, puis l’énorme engin pivote lentement avant de s’enfoncer dans l’obscurité.

Autour de Rudi, il règne un silence de mort. On n’entend plus que les moteurs et la pluie. À présent, tous les officiers sont derrière leurs jumelles. Leurs voix se font de plus en plus basses, au point que Rudi n’entend que des bribes de conversation par-dessus les moteurs et la pluie.

“Alors ?
– Nous sommes au-dessus de la côte anglaise.”

Rudi se penche à nouveau sur sa mitrailleuse. Il croit percevoir très faiblement la ligne blanche de l’écume qui s’écrase sur le rivage dans la nuit. Mais peut-être l’imagine-t-il.

“Ils ont fait éteindre toutes les lumières de leurs communes, commente un officier en tapotant ses jumelles. Il va falloir s’orienter autrement.
– Utilisez les fusées.”

Sur l’ordre du capitaine, on ouvre une trappe dans la nacelle par laquelle on passe un pistolet lance-fusées. Une boule de lumière blanche apparaît soudain à une centaine de mètres sous le zeppelin et comme un minuscule soleil, lance une lumière tremblotante sur la côte loin en-dessous. On devine les abords d’un village et le navigateur du bord trace studieusement de nouvelles lignes sur sa carte.

Nouvelle fusée.

Une route qui serpente le long de la côte apparaît sous le zeppelin, et l’espace d’un instant, Rudi pense apercevoir une voiture arrêtée à l’orée d’un bois avant que la fusée ne meure et que tout ne disparaisse.

Les fusées sont tirées l’une après l’autre au fur et à mesure que le zeppelin s’avance, et à chaque fois, c’est un nouveau décor qui sort de la nuit le temps que le projectile se consume entièrement. Des champs, des bourgades aux rues désertes, des clochers…. alors, c’est ça l’Angleterre ? se demande Rudi. Qu’elle paraît paisible, cette contrée qui nous fait la guerre.

Une fusée descend lentement sous le zeppelin.

“Où sommes-nous ? demande le capitaine alors que la rade d’une ville portuaire émerge lentement de l’obscurité.
– Great Yarmouth mon capitaine, répond la navigateur en comparant une énième fois sa carte avec ce qu’il voit au sol.
– Parfait.”

Le capitaine se tourne vers le reste de l’équipage, les mains dans le dos et annonce avec fierté.

“Messieurs : ce soir, vous participez à un grand moment. Ce soir, vous participez au premier raid aérien de toute l’histoire de l’Angleterre.”

Il se tourne vers un lieutenant et lève la main, magistral :

“Envoyez les bombes incendiaires.”

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